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Le Syndrome du Saumon

PréambuleQue feriez-vous si, votre conjoint était resté un inconnu pour vous pendant de nombreuses années? 

Un inconnu qui ne vient et ne revient qu'à terme échu mais qui a des secrets en réserve par obligation.

C'est un peu ce qui est arrivé à Clara avec son mari, John.

Clara est d'origine mexicaine et est ce qu'on appelle la femme d'un seul homme.

S'il y en a eu des tentatives de rapprochements effectuées par certains hommes, elle les a tous repoussés et ils n'ont jamais comptés pour elle.

John, par contre, est l'Américain républicain, pur souche.

Quant à Clara, politiquement, elle était démocrate jusqu'au bout des ongles.

Dans un pays immense comme les États Unis, être en déplacement pour ses affaires, n'est pas anormal. La mobilité n'y est pas une question, c'est presqu'une obligation.

Leur fils de 20 ans, Stephen, encore célibataire, était à l'instruction dans une base militaire à l'autre bout des États Unis.

Pour compléter la famille, le chien, Cowboy, tient compagnie à Clara.

 

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De la Floride, l'Européen imagine Miami, avec le souvenir des feuilletons télévisés "Miami vice", "Experts" conçus pour attirer le touriste...

La villa Vizcaya, style renaissance italienne, y fait revivre dans les mémoires Al Capone et Gatsby le magnifique.

Pas question d'oublier le mot "dollar' au pluriel infinitif, en se baladant sur les canaux et les îlots de Fort Lauderdale, surnommé la "Venise de l'Amérique", sous les indications insistantes d'un guide. Miami, la ville des retraités dans laquelle, il n'est pas rare de voir des "jeunes-vieux" qui servent dans les débits de boissons, pour arrondir les fins de mois difficiles.  

En prenant du recul et pour résumer, la Floride est un grand parc d'attractions organisé pour "l'entertainment". Elle porte la palme des Luna Parks.

L’État mérite aussi de figurer au Guiness book en mêlant le rêve et la réalité, la science et la fiction.  

A Disney World, on passe allègrement du château de la Belle au Bois Dormant à la maison hantée où "You are the host of the gost" est plus qu'une maxime.

Juste à côté, Epcot conjugue le temps passé et futur au temps présent.

Seaquarium et Marineland partagent ses shows pour dauphins et orques en faisant oublier leur captivité au touriste. 

Cap Kennedy, au Cap Canaveral, fait rêver par les vestiges des fusées et des navettes à  la conquête de l'espace en gardant en son centre, un atelier pour vaisseaux spatiaux qui dépasse en dimension, la pyramide de Chéops. 

En mal de sensations fortes, alors, ce sont les Indiens Séminoles qui, dans les Everglades, guérit le touriste en jouant avec un alligator dans la gueule duquel ils placent la tête pour le faire pâlir d’émotions.

0.jpgGibsonton, la ville insolite qui apporte le repos aux gens du cirque et des personnages de "freak shows", des "bêtes de foire". Cela depuis les années 40, pendant lesquels il n'était pas surprenant de voir un éléphant dans un jardin. Devenue "Show Town" ou "Gibtown".

"Bush Gardens" n'a rien à envier des parcs d'attractions comme Pairi Daiza, Walibi & Co.

Sans véritable passé très lointain, les Américains font tout pour le faire revivre à Saint Augustine avec toutes les vieilleries de la conquête de l'Ouest dans un musée de cire, parfois à ciel ouvert, pour essayer d'imiter la réalité des personnages mais qui pourtant, ferait pâle figure face au Musée Grévin de Paris.

Tout est exploité commercialement en Floride.

Pour sortir de la foule, fatigué peut-être, le touriste retrouve la nature et sa douceur de vivre sur la Silver Spring  en voguant sur bateaux à fond plat en plexiglas à la cherche des lamantins. Les shows de ski nautique sur les lacs de Cypress Garden... 

Du côté production, les oranges et les pamplemousses sont les mamelles de la Floride, tandis que les cigares de Tampatentent de faire pâlir ceux qui sont produits à Cuba.

En général, ce tour d'horizon s'il ne pousse pas à faire revenir le touriste en enfance pendant ses vacances, c'est qu'il n'est pas normal.

Il y a 35 ans, j'ai découvert et parcouru la Floride comme touriste en culotté courte, dans cet État spectacle qui produit des shows en séries. 

"Sexe, sable, soleil et péché ".

Point de passage, la cocaïne rapporte plus que le tourisme.

Je ne pense pas que cela ai changé.

La Naples américaine, où commence cette histoire, est une version sur "Golfe du Mexique".

Rien à voir avec avec la ville italienne avec son Vésuve en arrière plan.

Aucune ressemblance, si ce n'est le climat chaud mais qui, ici, est seulement plus humide, plus tropical à 26° de latitude nord contre 40° pour la Naples italienne.

Le caractère de Naples résumé serait dans les mots romantique, chic, élégants, privilégié et bon enfant. Des mots qui se retrouve dans Old Naples au cœur de Third St South. 

En Floride, si on a l’âge de ses artères, on l’a surtout en fonction de son magot.

En ce mois de février 2016, nous sommes au début de la campagne électorale pour l'investiture d'un nouveau président dans un pays qui a poussé le capitalisme à son paroxysme, jusqu'à s'en mordre les doigts en 2008.

Clara apprend la mort de son mari John.

Elle connait un passage à vide qu'elle veut combler en cherchant les réponses aux questions qu'elle ne s'était jamais posée.  

Connaître John, le rencontrer même, si besoin, à titre posthume et en accéléré.  

Pour vous, lecteurs, ce sera un feuilleton que je publierai à un rythme de deux chapitres par quinzaine de jours. 

Comme le disait Musso dans son dernier livre "La fille de Brooklyn"podcast, un roman, c'est comme le Tour de France, on connait le début, on sait qu'il y aura quelqu'un sur le podium à Paris, on en connait les différentes étapes, mais on ne sait pas ce qui va se passer à l'intérieur de chacune d'elles. 

Bonne lecture et bonne imagination....

Pour se mettre dans l'ambiance de l'histoire, des images de cette ville américaine de Naples:

Chapitre 1: Une vie solitaire et visite impromptue 

0.jpgNous sommes le mardi, 9 Février 2016 à Naples.

Ici, pas de "Voir Naples et puis mourir". 

Naples, en version américaine, est une ville sur la côte ouest de Floride avec une vue sur le Golfe du Mexique.

C'est le Palm Beach de la côte ouest sans son snobisme.

C'est dans cette petite ville de 20.000 habitants à peine qu'il y a une vingtaine d'années, Clara et John ont établi leurs pénates.

La ville a débuté son histoire à l’américaine. 

Le milliardaire Walter Haldeman était passé par là en 1887 avec quelques amis et avait déclaré : « Le coin me plait bien ici, je vais créer une ville ».

L'annonce publicitaire de la ville, "petit bijou de la côte ouest", ne manque pas de répondant avec ses palmiers et sa situation.

La beauté de la baie, ses maisons cossues sans clôtures, son vieux quartier et les fameux arbres Banyans attirent naturellement et pas uniquement les touristes.

Dire le contraire serait dû à une volonté de rester éloignée de la foule de visiteurs pour ne pas les attirer.

Ses multiples points positifs furent donc les atouts majeurs et décisifs dans le choix en commun de Clara et John pour s'y installer.   

Au départ, John avait une affaire à Tampa. La distance entre les deux villes est de moins de 300 kilomètres et souvent, quand le besoin se faisait sentir et qu'il ne pouvait régler ses affaires à distance, John partait le lundi à Tampa et revenait à Naples pour le weekend. 

Élevée dans un milieu catholique pratiquant, Clara voulait suivre cet esprit d'union que l'on retrouve dans le couple comme avait toujours eu ses parents et qu'elle n'aurait pu imaginer terminer autrement. 

John avait rencontré Clara en vacances à Acapulco.

Ce fut un coup de foudre. Les parents de Clara avaient vu une promotion sociale dans le mariage et ceux de John avaient fait contre mauvaise fortune, bon cœur.

Très vite Stephen avait complété le couple d'amoureux.

Leur fils Stephen avait grandi et était parti pour construire sa vie en tant que militaire de l'autre côté des États Unis.

Clara se retrouvait le plus souvent seule. Devenue solitaire par habitude et quelque part par nécessité et volonté.

Rien de très spécial dans la vie d'un couple américain de vivre ainsi, se disait-elle.

0.jpgCes dernières années, cette solitude s'accentuait.

Chaque soir, Clara avait pris l'habitude de marcher ou de jogger sur la plage le long de l'eau jusqu'au bout du "Naples Pier", plus pour passer le temps que pour faire de l'exercice.

C'était dans l'air du temps à l'américaine de prendre soin de son corps. Donc, de relier l'utile à l'agréable pour elle.

Ce Pier, long de 200 mètres, devenait pour Clara l'aboutissement d'un périple de l'habitude au quotidien. 

Entre sa maison dans le quartier de Résidents Beach et le Pier, c'était une promenade longue de 15 kilomètres aller et retour.

A ses côtés, Cowboy, le chien de la famille, suivait fidèlement mais en allant partout comme si c'était la première fois.

- Cow-boy, non, ne va pas dans le jardin des voisins"..., lançait-elle quand il s'éloignait trop.

Au Pier, elle y allait pour voir accoster les bateaux de marchandises qu'elle espionnait en s'imaginant avoir fait partie d'une aventure sur les océans.

Oui, Clara rêvait souvent de ces horizons lointains dans son propre univers de beautés qu'elle trouvait parfois trop limité.

Quand un dauphin sautait hors de l'eau à l'horizon, elle s'arrêtait et cela lui offrait une escale dans son petit périple de marcheuse en accéléré.

Dans le ciel, quand des pélicans l'accompagnaient dans sa course, elle s'arrêtait jusqu'à ce qu'ils disparaissent pour s'émerveiller de leur transhumance.

Souvent, elle ramassait des coquillages qui pullulaient sur le sable. Elle savait que c'était interdit mais n'en avait cure. Elle en faisait collection.

Interdit, peut-être parce que des magasins pour touristes en vendaient de toutes les grandeurs parmi des bijoux taillés dans du corail rouge.

Beaucoup de magasins devenaient des usines où l'on en fabriquaient d'artificiels ou peut-être même avec la mention "Made in China" à rechercher sur la face arrière.

Elle le savait parce qu'elle avait travaillé quelques fois dans ce genre de magasin pour passer le temps en dehors de la maison.

Pas de doute, Clara était une rêveuse en quête de tous les événements qui pouvaient transformer sa vie. 

Imaginative, elle se racontait des histoires dont elle voyait les épisodes comme s'il s'agissait d'un feuilleton, les notait et pensait le publier un jour.

En repartant, elle se disait: "Demain, je réfléchis à la suite"...   

Un jour, en nageant en mer, elle avait été dérangée par un requin.

Surprise et effrayée, presque inconsciemment, elle avait insisté auprès de John pour qu'il fasse creuser une piscine sur un des côtés de la maison.

Ce fut un coup d'arrêt de plus dans son désir d'extension. 

La natation en mer avait perdu de son attrait alors qu'elle aimait bien plus les grands espaces de l'océan.

Depuis, pendant une partie de l'après-midi, elle terminait ses soirées près de la piscine à lire les aventures enchantées d'auteurs américains.

Lire et peindre étaient devenus ses deux principales passions.

Des peintures de couchers de soleil, elle en avait sur les murs du salon jusqu'au grenier, où sans plus trouver de place, ils siégeaient empilés l'un contre l'autre dans l'attente d'être remis à leur place d'origine et les replacer à nouveau.

Clara avait ainsi appris à vivre seule et cela ne la gênait plus vraiment, mais en apparence seulement.

Cela faisait un mois que la famille ne s'était pas réunie dans la maison.

En rentrant, ce soir-là,  devant l'écran de son ordinateur, elle s'occupa à ranger les dernières photos qui avaient été prises lors du dernier réveillon avec John et Stephen.

Elle tria les photos, les améliora et supprima les doubles qui n'étaient pas assez représentatifs.

Elle les commenta avec humour au bas des images virtuelles.

Dans un souffle, sans s'en rendre compte, elle lança:

- Tiens, celle-là a été tiré par mon fils, quand je lui avais demandé si John m'aimait. John avait répondu la bouche en cœur à son oreille "Bien sûr, mon amour".

Là, une autre photo qui suivait une discussion politique. John avait perdu son sourire quand Clara lui avait dit qu'Obama avait bien fait pendant ses deux mandats de président.

Elle ne se souvenait plus de ce qui avait amené à parler de politique mais elle se rappelait que John avait changé de sujet immédiatement après.

Trop seule, imperceptiblement, elle se parlait à elle-même, dans des questions-réponses, sans se rendre compte qu'il n'y avait personne pour répondre.

Elle savait que John n'aurait jamais eu le temps ni l'envie de réaliser ce travail de classement et d'intendance. Ce n'était pas son travail et son retour devait être émaillé de choses plus intéressantes dans la révision du travail fini.

Elle notait souvent sur son carnet ce qu'elle aurait à lui dire.

Cette fois, elle y inscrivit qu'il devrait couper les arbres devant le garage qu'elle n'avait pas pu atteindre, elle-même. 

La maintenance et l'intendance du reste, elle s'en chargeait.  

Cela allait jusqu'à repeindre une pièce devenue défraîchie. C'était une occupation qu'elle aimait entreprendre.

Avec son mètre soixante, Clara était plus agile dans la maintenance au sol du jardin.

Aucune mauvaise herbe ne pouvait enrayer la sortie des fleurs qu'elle avait plantées.

Pour résumer, elle gérait sa vie en fonction des absences de John.

Aux Etats Unis, la mobilité, vu la grandeur du pays, est une question de survie dans les entreprises.

Elle le savait et s'en accommodait en "solitaire volontaire" dans la sérénité.

"Cool" comme disent les Américains de souche. "Viva Amercica" enchaînait-elle.

Mais, depuis quelques temps, la présence de John se révélaient plutôt parmi les exceptions.

Cela engendrait des périodes de nostalgie que la beauté de son univers ne parvenait plus à rassurer.

Quand on ne parle plus, même la voix s'atrophie et on commence à bégayer", se disait-elle à demi-voix. 

La cour d'amies qu'elle aimait fréquenter à sa mesure, était pourtant  bien présente.

Sa voisine la plus proche lui donnait l'occasion de tailler une causette dans le jardin, mais, pas de visites chez l'une ou chez l'autre pour s'enquérir d'une insondable légèreté de l'âme. 

Elle occupait son temps au jardin après avoir consulté tous les livres de jardinage qu'elle avait pu trouver à la librairie, jusqu'à en devenir intarissable sur le sujet. 

Le jardin faisait toute sa fierté dans les discussions sur l'art de planter des légumes et des fleurs.

Pour agrémenter son potager, elle avait planté des arbres exotiques et des bonsaïs étaient installés dans une petite verrière intérieure, à l'abri d'un soleil trop ardent. Des orchidées, aussi, dans une humidité aidée par l'humidité de la Floride.

Les voyages dans des pays lointains dont elle rêvait, ce serait pour plus tard, se disait elle quand John prendrait sa retraite. 

Les plus longues périodes de rencontres avec l'étranger se déroulèrent au Mexique et dans les îles des Caraïbes pendant des vacances.

Sur les autres continents, elle s'y intéressait par les livres, sans jamais y avoir été.  

Facebook faisait partie de ses promenades virtuelles pour rester dans le vent mais sans excès.

Quelques meubles venus d'un ailleurs plus lointain, c'était John qui les avaient fait transférer jusque dans la maison. 

Tout était harmonisé avec le goût d’une artiste comme Clara.

Quand son amie principale, Julia, lui faisait remarquer que l'un d'eux se trouvait à une mauvaise place, elle réfléchissait perplexe et changeait le trublion sans beaucoup de soucis quand elle trouvait la remarque judicieuse.

John lui avait dit qu'il travaillait dans l'import-export ou quelque chose d'approchant.

Chercher à en savoir plus? 

Qu'elle en aurait pu être l'importance? 

La valeur ajoutée aurait-elle pu changer sa vie?

Non, jamais, elle n'avait osé lui poser des questions trop précises sur son emploi du temps. 

Elle connaissait la formation d'ingénieur de John.

Mais était-ce plus comme ingénieur, que journaliste ou ethnologue en fonction de ce qu'il lui parlait? Difficile à dire.

John et elle s'étaient connus, il y avait 23 ans à Acapulco là, où Clara vivait depuis sa naissance avec ses parents.

Ses rêves de parcourir le monde étaient nés de la rencontre avec les touristes en provenance de tous les horizons qui venaient à Acapulco à la Quebrada où les plongeurs se lançaient du haut de la falaise dans la mer.

En 1993, entre eux, ce fut un coup de foudre.

Un jeune mexicain était plongé au dernier échelon de la falaise.

Il avait tardé à remonter et John semblait s'en émouvoir.

Pour interrompre ses craintes, Clara lui avait dit:

- Ne vous inquiétez pas. Il va réapparaître. J'ai vu ce genre de sauts des dizaines de fois, je n'ai pas encore vu d'accident,avait-elle dit dans un anglais mêlé d'espagnol.

John l'avait remercié et l'avait invitée le soir-même au restaurant de l'hôtel où il séjournait.   

Ils s'étaient mariés, trois mois plus tard.

Les parents de Clara avaient considéré leur mariage comme une promotion sociale. Ceux de John avaient fait contre mauvaise fortune, bon cœur, sans le faire remarquer au couple.

Un amour charnel tout autant que spirituel s'en était suivi pendant des années. 

Il faut dire que John de carrure athlétique avec 1.80 mètre et des cheveux blonds coupés en brosse,  se situait parmi les séducteurs avec dix ans de plus que Clara.

Clara lui avait donné le change avec son mètre soixante et ses cheveux noirs geais tirés vers l'arrière en une tresse.  

Un fils, Stephen, né de leur union, apparut quelques mois après.  

En ce début d'année 2016, il était toujours célibataire et suivait une instruction dans des bureaux de l'armée américaine dans un casernement à trois milles kilomètres de chez elle.  

Lors du dernier Thanksgivings, toute la famille s'était réunie autour de la dinde comme de coutume.

John, en bon conteur enthousiaste, avait fait rire son fils par ses histoires qui semblaient avoir été vécues en écho avec celles de Clara qui les avaient notées vraiment au moment où les événements se produisaient réellement. 

Elle écoutait d'une oreille distraite, rêveuse en faisant des aller retour entre la cuisine et le salon.

John avait fait une exception et était revenu quinze jours avant le réveillon à la fin de décembre 2015.

Ces jours-là avaient été une sorte de retrouvailles avec les voisins de la rue, qui furent aussi invités.   

L’argent ne manquait manifestement pas dans la famille.

Le compte de John dont elle connaissait le secret, était toujours alimenté sans qu’elle ait à se préoccuper de sa provenance.

John s'était toujours préoccupé pour que Clara ne manqua de rien, plutôt que de s'inquiéter pour elle-même.

C'était probablement une sorte de pacte d'entente cordiale fixé au début de leur mariage.

Depuis, elle avait compris qu'avoir une famille nombreuse ne serait jamais la préoccupation de John.

Elle avait organisé sa vie en fonction de ces paramètres.

Les parents de Clara étaient décédés dans un accident, il y avait déjà quelques années. Un accident banal qui avait porté un coup fatal dans un flot de tristesse pour Clara.

Elle adorait son père d'origine mexicaine qui venait la voir très souvent avant leur accident.

Elle s'accommodait un peu moins avec sa mère, plus austère et d'origine américaine, mais qu'importe, c'était la famille et elle était sacrée pour Clara.

Elle avait toujours trouvé cette situation familiale inversée, amusante.

Les parents de John, eux, habitaient trop loin pour entrer dans sa vie autrement que par téléphone ou par Internet, la plupart du temps.

Très vite, Clara avait compris la différence de culture et d'éducation qui existait entre John et elle. Elle plutôt artiste et lui très cartésien.

Elle avait limité son éducation au niveau secondaire et ensuite, s'était intéressée à tout ce qui tournait autour de l'art et la décoration. 

De la différence entre John et elle, ils s'en étaient tout deux parfaitement accommodés.

John ne lui en avait fait sentir son degré supérieur d'ingénieur.

Ce qu'elle ignorait, il lui en donnait tout ce qu'elle voulait savoir et dans le cas inverse dans le domaine artistique, c'était lui qui recevait une leçon.     

Ce que John attendait d'elle, elle le savait, tenir la maison, être une femme docile, gentille, souriante et avoir un pied à terre, un gîte dans lequel il retrouvait la simplicité, la paix et la douceur d'un foyer.

Ce soir-là, au retour d'un jogging, fourbue, elle s'était assis sur le sable devant sa coquette maison.

Elle avait contemplé la mer et le soleil qui avait rougeoyé entre les nuages jusqu'à s'échouer derrière l'horizon, entraînant le crépuscule avec lui. 

Le romantisme de la situation s'était poursuivi un temps avec l'obscurité avant qu'elle ne rentra chez elle. 

C'était une sorte de "bonsoir à l'univers tout entier" qu'elle lui avait adressé. 

Après avoir jeté un coup d’œil sur la montre du salon, elle se rappela tout à coup qu'elle devait se préparer pour sortir et aller voir son amie de toujours dans une réunion de femmes seules. 

Mais elle était déjà en retard.

Elle le savait mais comme toujours s'en foutait.

Plus personne ne faisait d'ailleurs attention à ses retards dans son entourage.

Toutes les autres amies avaient pris l'habitude de sa manière de vivre.

Julia, sa meilleure amie le lui reprochait parfois:

- Tu es toujours cool, trop cool avec ta vie bien organisée à un rythme que tes facilités financières t'ont permis de le faire sans penser au lendemain", disait-elle de manière passive.

Julia répondait alors par un sourire enjôleur.

- Je vis bien mieux en m'organisant sans stress. Tu sais comme le stress est destructeur de tellement de choses.  

Elle répliquait en finissant: 

- Désolée. J'y pense parfois et puis j'oublie. Mais ne crains rien je n'ai pas de maladie de vieux.

- Tu vis ta vie et tu t'en fous des autres, cela fait aussi ton charme et ta personnalité, conclut Julia en comprenant qu'elle n'arriverait pas à la convaincre. 

- Tu sais, celui qui n'est pas d'accord avec ma manière de vivre n'a qu'à me le dire et je me corrigerai si je peux, si je trouve que cela m'apportera un plus. Si tu le fais. Je vais m'observer et tu verras, je changerai. J'ai une origine latine et pas américaine, Julia et cela fait peut-être une différence importante. 

Malgré son sang chaud, la critique ne parvenait plus qu'à glisser sur la bosse de son indifférence quand elle était tournée vers elle, mais devenait parfois acerbe pour d'autres.

Evidemment, un changement de caractère, s'il avait existé un jour, il n'avait pas laissé trop de traces. Avec Julia qui était son opposé, elle restait tranchée au couteau sans jamais affecté leurs relations.

Disons que l'une avait besoin de l'autre comme garde-fous.

Une dispute si elle survenait, n'était jamais suivi d'autres effets secondaires que de rire en reléguant la dispute au passif des objectifs des causes perdues.  

Pas question de faire la morale ou de réprimander Clara. 

La sonnette de la porte d'entrée tinta.

Un "shit" bien sonore s'échappa de ses lèvres avec le pinceau gluant de peinture qu'elle avait commencé à nettoyer. 

Elle commença par penser avoir oublié un rendez-vous avec Julia.

Mais, non, Julia avait la clé, elle n'aurait jamais sonné à la porte.

Elle se prépara tout de même à lui répondre par une contre-attaque si Julia avait osé lui faire des reproches de son oubli.

Clara ouvrit avec un vague sourire au milieu du visage.

Elle tomba nez à nez avec un jeune militaire gradé, mais sans reconnaître son grade.

- Bonjour Madame Thompson. 

- Oui, Monsieur, pardon sergent, c’est à quel sujet?

- Lieutenant Dundee. Désolé de devoir vous déranger. Je suis là dans une triste besogne en vous apportant une mauvaise nouvelle.

- Triste besogne?

Clara commença par trembler et répondit tout de go.

- Mon fils a eu un accident?

- Je ne connais pas votre fils, Madame, mais il s’agit de votre mari, de John, le lieutenant John Thompson.

Depuis sa visite à Thanksgiving, Clara n'avait plus reçu de nouvelles de John. 

Comme d'habitude, elle ne s'était pas trop inquiété puisque cela faisait partie des habitudes de John.

En la quittant, il avait prévenu que ses affaires allaient prendre un certain temps et qu'il n'était pas sûr de revenir dans les semaines qui suivaient.

Il l'avait quitté avec un baiser partagé avec plaisir comme d'habitude.

- Au revoir chérie. Ne sois pas effrayée. cela risque d'être pour quelques semaines.  Je suis sur une affaire intéressante dont je dois m'occuper.

Tout cela pour dire que sa réaction de surprise devant ce militaire, avait été plus normale d’avoir pensé à son fils.

Oui, John avait été lieutenant avant leur mariage, mais plus aujourd'hui.

L'armée devait être loin dans ses souvenirs.

D'où, pour elle, l'étrangeté de la situation.

- Que lui est-il arrivé? Vous ne faite pas partie d'une division militaire de mon fils, Stephen? John ne fait plus partie du service dans la firme comme il me le disait. 

Le sourire du militaire ne la rassure pas.

- Puis-je entrer, Madame? C’est un peu délicat de vous parler de cela sur le perron de la porte.

- Bien sûr, excusez-moi pour mon manque d'hospitalité. Entrez, installons-nous dans le salon.

Clara lui céda le passage en lui indiquant la direction du salon de la main. 

Le lieutenant s'installAe dans le fauteuil face à celui que Clara avait choisi et prit la parole.

- Je suis ici pour vous apprendre peut être plus sur votre époux que vous ne l’espériez. Votre mari, John faisait toujours partie de l'armée. Une armée que l'on peut surnommée de "secrète". Il a eu une crise cardiaque dans l'exercice de sa dernière mission. Ce n'est pas courant mais cela peut arriver. 

Clara réfléchit en même temps que le militaire lui parlait, l’œil fixe.

Toutes ces informations se bousculaient dans sa tête à un rythme d'enfer. 

L'exercice de sa mission qui lui avait donné une crise cardiaque.

Mais quelle mission?

L'étrange s'ajoutait à la crainte d'apprendre la suite.

Clara eut un moment d'hésitation avant de prononcer d’une voix tremblante.

- Une crise qui lui a été fatale?

- Oui, je suis navré de vous en informer. Il n'en est pas sorti vivant. La réanimation a été sans succès. Il n’est pas revenu à lui. Je répète, j’en suis désolé. Quand vous avez parlé de la firme,  j'ai souri car cela a dû lui échapper. On appelle notre unité, "la firme". Je croyais que votre époux vous avait partiellement informé de son activité. C'est peut-être de là qu'il avait plus de difficultés à vous la dépeindre.

- Mon mari me parlait très peu de ses affaires. Il m'avait dit qu'il faisait du journalisme d'investigation dans le monde sans me dire où il allait. Sinon qu’il devait partir assez souvent en fonction de l'actualité et des affaires qui se présentaient.

- Votre mari avait cette couverture, en effet. Il ne pouvait pas vous parler de son activité principale. Connaissez-vous la NSA? 

- Pas vraiment. C'est un service d'espionnage ou quelque chose de la sorte, non? Pourquoi? Ne me dites pas qu'il en faisait partie, je ne vous croirais pas.

- Chère madame, les apparences sont souvent trompeuses. Dans son métier de militaire, il s'agit de rester discret et de raser les murs plutôt que de chercher à en sortir au grand jour au risque de se faire tuer.

- Mon marin, ce n'est pas le modèle de personne que j'ai l'habitude de voir dans les films. Il est très taiseux quand il revient de ses missions, mais on parle beaucoup et on rie de tout. Il a une grosse clientèle internationale m'a-t-il dit, un jour.

Le sergent se mit à sourire de plus belle.

- Désolé de devoir sourire. Cette clientèle-là est un peu spéciale. Ce qu'il vous a parlé devait dater d'il y a longtemps. Je m'imagine de ce qu'il a pu vous dire sans vous avertir de sa transition. S'il a inventé ce qu'il vous a dit, c'est qu'il ne pouvait pas en parler pour assurer votre sécurité par la même occasion. Il devait avoir une couverture. Cette couverture faisait partie de son contrat avec ce que nous appelons la "firme". Il était dernièrement en mission en Egypte quand il a eu une crise cardiaque.

- En Egypte ?, pousse Clara dans un sursaut créé par la surprise. 

Clara crut rêver. Elle n'y était jamais allé. Elle ne connaissait à son sujet que les pyramides qu'elle avait vu sur Internet ou un documentaire à la télé. 

Elle avait presque des difficultés pour situer ce pays sur la carte même s'il avait dû rêver en voyant les images d'actualité à la télé. 

Cette fois, ce rêve éveillé tourna progressivement au cauchemar.

John avait eu des secrets vis-à-vis d'elle-même. 

Elle, par contre, lui avait toujours tout raconté en suivant un pacte de confiance.

Dans cette perspective, elle pouvait lui parler de tout ce qu'il avait raté ou réussi, tout ce qui se passait dans la maison et le voisinage depuis qu'il avait quitté la maison familiale.

Depuis longtemps, elle avait même commencé à écrire son journal pour ne rien oublier.

Journal qu'elle sortait fièrement en racontant les détails croustillants qui pouvaient s'y insérer souvent provenance des confidences de Julia.

Des points ménagés, récités ou résumés, il les écoutait alors religieusement avec un intérêt qui ne paraissait pas dissimulé puisqu'il lui demandait des précisions pour les corriger avec ses idées personnelles.

Mais, voilà que John avait une vie parallèle, plus secrète et cela changeait tout.

Une seconde vie et donc, une double face, probablement.

Mentalement, les films d'espionnage et de contre-espionnage avec des images d'un GI, d'un James Bond américain, lui vinrent à l'esprit.

Une dizaine de femmes conquises comme James Bond, apparaissaient en même temps. Horrifiée, tout cela défilait à grande vitesse dans sa mémoire.

Elle se souvint d'un autre film qui avait pour titre "La firme" et qui avait la mafia comme sujet.

- Votre mari vous a laissé une lettre de son vivant dans laquelle il vous explique peut-être mieux encore son passé parallèle au vôtre. Un passé que vous n'avez pas connu avec lui.

Le militaire se baissa et alla dans la mallette qu'il tenait auprès de lui.

Le militaire en sortit une lettre fermée qu’il lui tendit.

- La voici. Je suis encore désolé de vous l'apporter, j'aurais préféré qu'elle reste dans les dossiers de la NSA. Ne vous inquiétez pas pour le côté financier. Une pension vous sera octroyé comme s'il vivait. Je n'ai pas connu votre mari mais mon commandement l'avait peut-être mieux connu avant qu'il ne prenne un commandement de la division dans la division et ses déplacements.

Clara se posa la question, d'abord mentalement si cela durait depuis longtemps?

- Vous m'avez dit qu'il est mort en Egypte. Il ne m'y a jamais emmené. C'était sa première fois ou y allait-il très souvent?

- Sa dernière mission avait commencé là-bas, il y a quatre mois. J'ignore s'il y allait souvent. Je pense qu'il n'y était que depuis peu de temps d'après mes informations. Ses missions se déroulaient toutes en Extrême-Orient dont il était devenu spécialiste. En Egypte, il devait y avoir été quelques fois d'après ce que j'ai compris.

L'extrême-Orient? Spécialiste?

Des mots qui sonnait faux dans l'esprit de Clara.

Un rapide calcul put lui donner un nombre de jours ou de semaines.

- Participait-il à une mission dangereuse? demande Clara.

- Je n'en sais rien, chère Madame. Peu de personnes sont vraiment au courant. Mais imaginez la situation là-bas, tout peut très vite devenir dangereux. Vous connaissez les problèmes de ce pays donc vous pouvez vous imaginer des risques qu'il pouvait courir. Les objectifs de ses missions ne sont pas partagées par beaucoup de personnes. Voici la carte de notre commandant. Je ne suis pas sûr qu'il vous informera beaucoup plus sur les missions de votre mari. Il est aussi tenu au secret. En général, moins on sait, mieux on se porte dans ce genre de profession de l'ombre.

Tout à coup Clara pensa qu'il fallait autre chose pour obtenir plus d'informations.

- Voulez-vous quelque chose à boire?

- Non merci, chère Madame? Je vais d'ailleurs devoir vous quitter. Ne vous dérangez pas, je connais la sortie.

- Encore une chose, est-ce qu'il y a moyen de voir son corps?

- Je vous ai dit qu'il est mort en Extrême-Orient. Cela veut dire qu'il y fait parfois très chaud, moins humide qu'ici, je vous l'accorde. Mais, son accident cardiaque, lui, est arrivé, il y a déjà trois jours et il a fallu mettre le corps très vite en bière. Le cercueil est en partance et arrivera demain ou après-demain pour y être inhumé. Mon commandant pourra vous en dire plus où il se trouvera et où vous pourrez évidemment aller vous recueillir auprès de votre mari et lui rendre un dernier hommage. Il aura les hommages militaires puisque son grade le permet.

- Bien, je lui téléphonerai, répond Clara en tournant et retournant la carte de ce commandant inconnu pour elle.

- Bonsoir Madame. Désolé de vous avoir apporté cette triste nouvelle. Ne vous dérangez pas, je connais le chemin, répéta le militaire dans une position de garde-à-vous très classique.

Sur ces paroles, en militaire obéissant et bien drillé, il quitta la pièce pendant que Clara resta assise, pensive.

La porte d'entrée claqua assez fort et la réveilla de ses songes.

Tout redevint silencieux dans la maison comme si rien ne s'était passé.

Pas une larme n'avait coulé sur les joues de Clara.

Et pourtant tout avait basculé.

Les "Yo Te Quiero" n'existaient plus pour faire place à des questions sans fin.

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Chapitre 2: Des heures de souvenirs à ressasser 

Revenue de son émotion presque passive dès que le soldat fut sorti, Clara pense ouvrir la lettre que John lui avait écrite . 

Oser ouvrir c'était peut-être apprendre tout ce qu'elle ne connaissait pas de John.

Une peur la paralyse un instant avant de réveiller un mort inconnu.

Probablement, une lettre écrite comme un sorte de testament préparée au cas où. 

Restée sur la table de salon, elle la décachette et commence à lire.

"Chère Clara,

Si tu lis cette lettre, c'est que je serai décédé et qu'on t'aura apporté cette nouvelle.

Je suis parvenu à maintenir un voile sur mon activité militaire et je peux te dire que cela m'a été, plusieurs fois, très pénible vis-à-vis de toi et de Stephen.

Stephen a reçu la place qu'il occupe dans l'armée en fonction de mes recommandations.

Aujourd'hui, je ne peux même pas te dire toute la vérité au sujet de mes activités.

Moins tu en sauras, mieux tu te porteras et tu resteras en sécurité.

J'ai couru des dangers dont tu n'as pas la moindre idée. 

Quand j'ai commencé les activités que tu ignorais, je ne savais pas où j'allais arrivé et jusqu'où tout cela allait me transporter, nous transporter. Une fois que tu as mis un doigt dans ce genre d'engrenage, tout le corps suit et tu ne peux plus en ressortir facilement.

Comme j'avais des diplômes d'ingénieurs, j'ai été contacté pour exercer ce genre de travail dans plusieurs destinations. J'ai choisi le Moyen-Orient qui m'intriguait.

L'idéologie que l'organisme NSA défend, me plaisait et je me suis lancé dans l'aventure corps et âme. J'allais pouvoir voyager. L'histoire du Moyen-Orient me fascinait.

Si j'avais parlé de ce que je faisais de bonnes grâces et souvent de mauvaises dans ses objectifs, m'aurais-tu aimer malgré tout? 

Je m'étais engagé aussi, par contrat, à ce que tu ne manques de rien malgré mes absences qui devaient se répéter irrémédiablement. 

L'argent n'avait donc aucune importance dans ce que j'allais entreprendre et tu devais rester en dehors du besoin. Une condition que j'avais exigé avant de signer quoique ce soit. Pour être loyal avec moi-même, vu les risques, j'aurais dû être célibataire et sans enfants.

J'ai pu constater que tu vivais bien avec notre fils. Que les relations étaient excellentes. Maintenant qu'il est parti pour vivre sa vie, j'étais heureux que seule avec quelques amies tu puisses combler mes absences, que l'entretien de la maison te plaisait, me réjouissait et me consolait du temps que j'aurais voulu passer avec toi.

Je n'en dis pas plus car, si je le faisais, cette lettre aurait pu ne jamais te parvenir. Notre courrier est vérifié avant de partir dans n'importe quelle destination.

Ce qu'on t'apprendra de moi, ne sera peut-être pas plus près de la vérité.

Je te prie de m'excuser du mal que j'ai pu te créer dans cette solitude forcée.

Aujourd'hui, marie-toi avec quelqu'un d'autre qui construira mieux un couple solidaire.

C'est la seule chose que j'aurais dû te dire et que je dis dans cette lettre à titre posthume.

Sois sûre que je t'ai aimé, ma chérie, même à distance.

Tu es toujours resté dans mes pensées et dans mon cœur.

Bonne chance...

Ton John qui t'a toujours aimé dès le premier jour."

La lettre s'arrête net sur ces mots.

Aucune adresse, aucun lien avec l'endroit d'où la lettre avait pu être écrite.

Clara se sentait encore moins avancée et plus perplexe qu'avant sa lecture.

John avait-il eu une envie de patriotisme en retournant à l'armée?

Toute la nuit qui suit, Clara resta éveillé dans le lit, le regard vers le plafond.  

Elle tourna à gauche puis à droite, avant de remettre sur le le dos à regarder le plafond.

Tout à coup, elle se rendit compte du rôle qu'il avait joué avec elle, celui d'un havre de paix.

Un sentiment bizarre lui passa dans l'esprit.

Elle, aussi, avait joué très mal son rôle de femme éplorée que l'on peut espérer d'une épouse qui apprend la mort de son cher et tendre époux, devant le militaire.

Si pas une larme n'avait coulé sur ses joues, c'est que la surprise avait asséché ses sentiments, se dit-elle pour se rassurer.

Qu'avait pu se dire le soldat qui était venu pour lui apprendre la nouvelle du décès de John?

Une femme sans cœur?

Une mauvaise épouse?

Une épouse qui ne comprenait pas son malheur ou son bonheur?

Quelles étaient les raisons pour lesquelles John n'avait pas pu lui faire confiance et lui rendre compte d'un peu de ses secrets?

N'était-ce pas un échec de notre couple?

John connaissait-il une autre femme?

Allongée dans son lit, elle digérai péniblement la nouvelle qu'elle venait d'apprendre comme le ferait un ruminant d'une nourriture indigeste.

Les questions arrivaient en boucle dans sa tête poussées par son subconscient et torturaient son esprit.

Je ne sais rien de mon mari. Comment ai-je pu vivre sans savoir, sans le connaître?

J'ai épousé un inconnu. J'ai eu trop confiance en John pour avoir des idées de la sorte. 

Comment n'ai-je jamais ressenti une crainte, un sentiment qui aurait pu m'aiguiller sur quelque chose qui clochait dans notre couple?

L'usure du temps, l'usure des sujets de conversations qui se complétaient mais ne se confrontaient pas avec des coups d'accords ou de désaccords. 

Ai-je si peu d'intuition féminine? Il m'a trompé d'une manière ou d'une autre, c'est évident....

John était-il un véritable comédien ou pire, un excellent menteur?, revient en boucle entre surprise et mouvement d'humeur. 

Elle avait beau chercher dans sa mémoire, rien ne semblait apporter de tels indices et le lettre de John confirmait.

Elle ne parvenait pas à comprendre que, ce n'était pas les absences de John qui avaient tout changé pour elle, mais qu'elle n'avait plus Stephen à ses côtés et que la solitude avait seulement pris le relais. Une sorte d’échappatoire qui lui donnait des libertés de faire ce qu’elle voulait mais qui lui laissait un vide quand ce besoin de liberté se tarissait. 

Puis, la nuit avançant, elle changea la direction de ses pensées pour expliquer ce changement majeur d’attitude dans leur couple.

Elle se rappelait des restrictions imposées par son service dans l'armée et de cette remarque qui disait que le secret était là pour la protéger.

Suis-je en danger sans le savoir?

Elle retourna une dernière fois dans le lit.

Fatiguée, dépitée, elle s'effondra dans un sommeil profond.

Le soleil était déjà bien présent et chaud dans une nouvelle journée d'hiver de Floride, quand elle se réveilla.

En sortant du lit, elle relut une nouvelle fois la lettre qui était restée décachetée sur sa table de chevet.

Elle pensait y retrouver une subliminale réponse qu'elle n'avait pas découverte à la première lecture.

Elle se rappela un film qu'elle avait vu et qui contenait un message secret dans le corps des lettres d'un billet.

Elle mit la lettre par transparence devant la fenêtre. 

Elle prit même une loupe pour trouver un caractère qui aurait pu contenir un message caché.

Rien...

"Je suis conne, s'il y avait un message caché, n'importe quel militaire l'aurait trouvé, Ils sont bien plus outillés pour cela à la NSA", se dit-elle. 

Si quelque chose devait être creuser, ce serait avec l'aide d'un expert en cryptographie. 

En attendant, chercher des indices dans le bureau de John, dans le grenier sous les combles, ensuite. 

Son bureau était au premier étage. Bien qu'elle en face régulièrement la maintenance, elle n'avait jamais penser jeter un regard plus averti dans ses affaires et dans ses tiroirs. Les affaires de John faisaient partie de  sa vie publique au bureau. Clara faisait la complémentarité dans sa vie intime. Elle s'était exclue du reste. 

Ses papiers étaient placés dans des dossiers qu'elle entreprit de consulter page après page.

Un tiroir fermé à clé, ne lui résista que peu de temps, grâce au coupe-papier bien mis en évidence. 

Puis ce fut au tour du grenier.

Elle y trouva quelques vieux meubles qui avaient été conservés "au cas où" ou qui ne s'accordaient absolument pas au reste du mobilier.

Dans une boîte à chaussures qui ne contenait plus de chaussures, elle trouva de vieilles photos qui n'avaient pas été numérisées.

Parfois en noir et blanc, parfois jaunies avec des couleurs défraîchies.

En scrutant au fond de la boîte, elle trouva deux passeports au nom de John, enfin plutôt avec la photo de John mais avec des noms différents.

Là, l'angoisse renaissait. 

Comme elle ne connaissait ni les habitudes ni les pratiques en matière de voyages à l'étranger, elle n'y trouva pourtant aucun autre point de soupçon. 

Clara compulsa tout et les souvenirs revinrent de concert. 

Ses lèvres, parfois, semblèrent lâcher des mots.

- Ah, celle-ci, ce fut lors du mariage, celle-là à la naissance de Stephen.

Compulser tout cela lui prit plus de deux heures.

Des lettres, des factures mais qui toutes dataient depuis trois ans au moins. 

Oui, John avait fait bien autre chose que de s'inscrire pour exercer ses bons offices à la NSA et ainsi passer à une autre page de vie.

C'est comme si, le temps s'était arrêté à cette période-là.

Depuis, plus rien. Même pas un récépissé du payement d'un billet d'avion.

Son ordinateur de bureau, serait-il plus bavard?

Elle l'alluma et consulte les documents informatisés.

Rien de plus transparent sur ses activités à part un dossier protégé par un mot de passe.

Clara tenta d'entrer quelques lettres qui auraient pu faire penser en donnant un lien avec la famille ou le métier d'agent secret.

Non, rien ne marchait.

Elle abandonna.   



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Chapitre 3: Un réveil baigné de questions.

A dix heures du matin, Clara redescendit au rez-de-chaussée.  

Courbaturée, elle s'étira de tous ses membres.

Elle prépara un premier et puis un second café fort tout en réfléchissant. 

En attendant que le café coula dans le bocal au travers de la capsule Nescafé, elle se rappela des dernières conversations qu'elle eut sur la plage avec John, lors du dernier réveillon de fin d'année 2015.

Parmi elles, une question qu'il lui avait posé, lui revint en mémoire: 

- Si j'avais commis le pire, m'aimerais-tu toujours?

Sans réfléchir, Clara avait répondu:

- Mais comme je te connais, tu ne serais jamais capable de commettre le pire, mon chéri. 

Clara avait pris cette question comme une boutade tandis que John avait souri. 

D’un geste ample, il se baissa, prit du sable dans les mains et le projeta en l'air avant de dire:

- Tu vois où va le vent, mais es-tu sûr que ce vent ne change jamais de direction? Le vent a des secrets de fabrication et emporte ce qu'il veut là où il le veut, Clara.

- Bien sûr, mais tu n'es pas le vent, John.

John n'insista pas.

- Viens, on rentre, il commence à faire froid", avait répondu John, pour détourner l'attentionLa conversation changea du tout au tout.

Clara n'avait pas voulu comprendre ce que John avait eu envie de lui révéler.

Une autre fois, encore avant cela, John avait demandé l'air de rien:

- Est-ce que tu n'as jamais eu de secrets?

Clara avait répondu de manière détache. 

- Des secrets, j'en ai plein et j'en reçois tous les jours de mon amie Julia qu'elle me donne en partage probablement avec d'autres amies. Rien qu'avec elle, mon buffer à secrets est déjà en overflow. Je suis sûr que parfois, elle doit fumer un joint pour leurs donner un peu d'embonpoint.

Que voulait exprimer John? ", se demanda Clara à cet instant.

Elle n'avait jamais eu la moindre dispute avec John. Était-ce normal?

Quand on se dispute et qu'on en sort dans un accord de compromis, n'est-ce pas la meilleure manière de relever le défi et le niveau d'une relation humaine?

Une autre fois encore, John lui avait demandé :

- Qu’est-ce qui te ferait plaisir?

- Que tu m’emmènes avec toi pendant une semaine quand tu t’en vas.

John avait souri sans répondre en espérant un autre désir. 

Clara se rendait compte que, cette fois, sa question était devenue totalement obsolète et que jamais elle ne se représenterait.

L'opposition existait plus entre John et Stephen quand ils discutaient ensemble de politique.

- J'ai soutenu les actions d'Obama tandis que toi tu es toujours resté républicain jusqu'à ce que mort s'en suive", avait lancé Stephen.

- Tu parles d'Obama, l'homme anti-guerre qui a reçu le prix Nobel de la Paix et qui aura été le président le plus en conflit au cours de toutes l'histoire des Etats-Unis.  Je n'ai pas encore fixé mon choix sur un des candidats du parti républicain. J'ai entendu parlé de Donald Trump comme la plupart des Américains. Son bagout avec son index droit relevé m’avait amusé. Son sexisme, son racisme et son populisme me donnent pourtant une raison de l'éliminer comme candidats potentiels. Malgré le fait qu'il ne faisait plus vraiment partie du parti Républicain traditionnel, un homme comme Trump qui avait fait fortune, qui avait fait faillite et s’était redressé avait toute l’Amérique comme bagage pour réussir.", avait rétorqué John.

Entrepreneur lui-même, il avait eu une réaction naturelle de penser qu'avoir de la fortune pouvait lui donner plus de crédit pour lui accorder sa confiance.

Obama ne lui avait jamais plu. Parfois trop mou, parfois à la limite de l'acceptable. 

Ce n’était pas sa couleur de peau qui en était la cause, mais sa faiblesse et son inexpérience qu’il affichait au niveau mondial.

Sa confusion, ses indécisions, parfois ses incohérences avaient confirmé son parti pris quand Obama avait commencé son deuxième mandat.

Pour John, son coup de grâce, c'était qu'Obama n’avait pas pu redresser le pays après la crise de 2008. 

Stephen prenait un malin plaisir à prendre le contre-pied de son père.

- Dommage que Bernie Sanders n'a pas dix ans de moins. Lui pourrait jouer aux réformes dans le pays.

- C'est un communiste avec des idées socialistes.

- Tu ne ferais tout de même pas faire renaître l'anti-communisme du Maccarthysme?

- Sache qu'aux Etats Unis, en général, on n'aime pas trop l'Etat. On le supporte mais on n'en fait pas un religion.

- Toi et ta religion, tu y trouves vraiment ta raison de vivre? Moi, pas.

Hillary a aussi bien plus d'expérience que Sanders. C'est l'éminence grise dans le couple Clinton.

Clara n’était pas intervenue dans la conversation qui était devenue houleuse.

Sa religion à elle, entrait dans le cadre de ce qu'elle avait appris dans sa famille.

Dieu pour elle faisait partie de sa vie en catholique convaincue. 

Ces paroles lui sonnaient en opposition à ce moment-là, avec ce qu'elle savait aujourd'hui de John en tant que militaire.

Était-il retourné à l'armée pas patriotisme et par instinct que l'Amérique avait un obligation morale et divine d'être le gendarme du monde?   

Entre Stephen et John, les conversations tournaient à l'aigre-doux et remontaient dans leur manière différente de penser. Stephen était-il un véritable mécréant ou le faisait-il pour contredire son père? 

Ce soir-là, Clara, sortie de leur discussion, se rendit dans un coin du salon, là où le Steinway à queue trônait.

Elle entreprit de jouer quelques notes d'une sonate de Mozart qu'elle connaissait de mémoire.

Elle ne jouait plus souvent, mais ses doigts avaient pris des habitudes encrées dans l'élasticité de ses doigts après quelques mesures.

Puis comme cela n’avait rien changé dans la discussion entre les deux hommes, elle entonna un air de jazz endiablé qui, en dépassant le son des voix, avait calmé totalement le jeu.

Stephen s'était levé et avait poussé John à l'inviter à danser après avoir introduit un CD de jazz dans le lecteur de disques.

- Merci, maman. Tu connais les bonnes techniques pour calmer le jeu. Papa avec ses méthodes stratégiques ne fait plus bander.

Clara avait compris qu'un antagonisme d'opinions s'était creusé entre Stephen et John.

Elle n'aimait pas cela, mais que pouvait-elle changer?

Quant à la copine Julia, elle, devait avoir eu des tonnes de disputes à ne plus que savoir en faire avec ses amants en séries et qui sait en en parallèles.

Cela entrait dans les secrets qu'elle contait à Clara qui s'en amusait en faisant semblant d'y prendre part.

Clara savait donc que John avait des secrets qu'il devait taire et ne pas introduire dans la confidence. 

Clara se rendit compte maintenant qu'elle l'avait ainsi court-circuité et avait refusé de les entendre.

Elle déjeunait encore quand la sonnette d'entrée sonna.

Un coup d’œil par la fenêtre pour s'apercevoir que c'était Julia.

- Merde, quand on pense à la louve, on finit toujours par apercevoir sa queue. Je l'ai oubliéeCe putain de planning... je devais passer ce matin", se dit Clara en se mordant les lèvres d'une bouche d'où le moindre son ne parvenait pas de sortir.

Elle abandonna son déjeuner et ouvrit la porte.

- Tu n’as plus la clé?, questionna Clara.

Sans répondre, Julia n'avait pas encore franchi la porte complètement devant elle qu'elle lança :

- Tu n'es pas encore habillée? Tu as oublié notre rendez-vous à la salle de gym? Et puis, on avait l'intention ensuite d'aller faire du shopping sur la 5ème Avenue South. Il parait qu'il y a de nouvelles robes qui sont arrivées de Paris. Comme je les connais, les copines nous auront réservé une soirée musicale au Phil, tu sais le Centre Philharmonique. Tu n'as vraiment pas de tête Clara...

Clara n'avait aucune envie de se disculper, mais pour une fois, elle avait une raison plausible qu'elle ne pouvait faire sauter.

- Je suis désolé, j'ai tout oublié et tu vas comprendre pourquoi. J'ai appris une nouvelle. Figure toi qu'elle aurait en plus, dû me bouleverser mais je me suis montré tout l'inverse. Du moins au début quand la nouvelle était encore fraîche.

- Une nouvelle qui t'as bouleversé alors que tu restes en général imperturbable. Là, tu m'épates et tu m'intrigues vraiment. Raconte-moi vite ce qui te chagrine et t'apporte des émotions à ce point pour avoir tout oublié.

- Bien, j'ai appris hier que John était mort.

- Ah, bon... Et comment cela est-il arrivé... Où était-il cette fois? Dans quel pays du monde a-t-il passé l'arme à gauche?

Clara se sentit presque offusquée, humiliée par les assauts de son amie auxquels, elle ne s'attendait pas, mais elle ne laissa rien paraître.

C'était son amie et elle connaissait ses attaques généralement musclées sans même s'en rendre compte.

Alors, une fois de plus, surtout ce jour de deuil, elle n'allait pas ajouter de l'huile sur le feu.

- Assis-toi d'abord. Car ce que j'ai appris n'est pas très courant.

- Tu m'intrigues vraiment cette fois. Je prends place confortablement dans ton fauteuil et je suis tout ouïe.

Julia n'avait même pas penser apporter ses condoléances, bien plus intriguée de la manière dont John avait trouvé la manière de passer sa vie à trépas que d'exprimer un regret partagé.

Elle voyait cela comme au cinéma ou à la télé.

Clara embraya: 

- Hier, j'ai eu la visite d'un militaire qui m'a appris la mort de John. Je ne te laisse pas chercher l'endroit, tu ne le trouverais pas. Cela s'est passé en Extrême-Orient, où John a eu une crise cardiaque.

Se rendant compte de l'impair, Julia finit par dire:

- Chère Clara, accepte mes condoléances. Je ne connaissais pas bien John. Avoue, il n'était pas souvent présent. Et quand il était là, je comprenais, tu essayais de rester seule avec lui. Je n’allais pas interrompre vos retrouvailles. Il t'abandonnait plus que tu ne le voulais probablement.

- Tu as raison, Julia. Quand je vais te dire ce qu'il y faisait, moi qui croyait qu'il était parti rencontrer des hommes d'affaires pour de futures projets, ce n'était pas du tout cela. Tu vas être plus étonnée. 

- Continue, si tu veux je peux prendre la voix du curé au confessionnal. Parle mon enfant, dit Julia en souriant.

- Ne rie pas. J'ignorais tout de lui. Les affaires pour John, c'était une couverture. J'ai vécu avec un inconnu pendant plusieurs années et je ne m'en suis pas préoccupée pour autant. Je suis aussi fautive que lui. 

- Je ne vois pas pourquoi tu devais t'en préoccuper. Qu'a-t-il fait de si différent et qui t'agite à ce point? C'était un voleur professionnel, un bandit de grand chemin? Une couverture pour quoi faire? Explique.

- Il m'a toujours dit qu'il travaillait pour une entreprise d'import-export et... en fait, il travaillait pour la NSA.

- La NSA? Mais c'était un James Bond américain, ton mari?", s'exclama Julia, avec des yeux éclatants comme si elle était dans une scène d'espionnage en jouant avec un Parabellum fictif dans les mains, avec l’index faisant office de canon de l’arme. 

- J'ignore ce que à quoi cela correspond, mais peut-être as-tu raison. John a laissé une lettre à mon intention. Il n'écrit presque rien pour éclairer ma lanterne. Il était tenu au secret. Ce qu'il aimait, ce sont ses déplacements dans le monde. Il ne pouvait pas m'en dire plus puisque sa lettre ne me serait jamais arrivée s'il en disait plus. En plus, il écrivait  que je pourrais être en danger. Tu te rends compte du merdier que cela pouvait être.

- Pourquoi le faisait-il? Son métier d'ingénieur n'était pas assez rentable? Des ingénieurs ne restent pas longtemps sur le carreau dans le marché de l'emploi. 

- Je l'ignore. Était-ce pour l'argent, par patriotisme,  par nostalgie du passé? C'est vrai, je n'ai pas pensé à tout cela. Je n'ai jamais manqué de rien, c'est aussi vrai. Notre compte en commun était toujours alimenté et je pouvais puiser à ma guise. Il a même ajouté que même mort, je ne manquerais de rien.

- Je vois. Moi, c'est plutôt la galère à la fin du mois. Je dépense sans compter. Bill doit me supporter comme dépensière. Je suppose que la lettre doit contenir quelques points un peu plus intimistes, tout de même.

- Pas énormément. Tu veux lire la lettre? Tu as toujours été mon amie pendant toutes ses absences sur laquelle je pouvais compter...

- Je peux me douter de ce qu'il écrit. Je ne vais pas être curieuse à ce point. Cela fait partie de ton couple. Je te connais depuis longtemps, non? Je connais les absences répétées de John. Tu ne dois jamais avoir eu beaucoup de disputes dans ton ménage dans les interstices de sa présence. Tu as eu un avantage, tu n'as pas eu à repasser les chemises et laver les chaussettes de ton homme. C'est tout autre chose quand, comme moi, je vis 24 heures sur 24 avec Bill. Enfin presque, façon de parler, avec quelqu'un dans mes basques et que parfois, je ne peux plus se supporter. Tu n'as pas eu à te plaindre du côté pognon. Tu n'as jamais dû travailler, seulement attendre et puiser dans ton compte. La solitude doit avoir du bon, non?.

- Repasser ses chemises et laver son linge, cela ne m'aurait pas dérangé. Je l’ai fait pour Stephen quand il était à la maison. A ton égard, c'est ton troisième homme que tu as épuisé. Tu sais quoi?

- Non, mais je sens que je vais le savoir.

Toujours aussi insolante", pensa Clara sans rien laisser paraître.

La manière d’être, la franchise de Julia la faisait rire dans toutes les occasions. Elle n’allait pas le lui reprocher cette fois-ci. 

- J'ai eu honte en me rappelant de la façon avec laquelle j'ai réagi devant ce militaire trop étonnée par ce que j'apprenais au sujet de John. Je n'ai pas versé une goutte de pleurs. Pas le moindre sentiment naturel dans ces cas-là. Tu ne trouves pas cela déplacé?

- Tu ne penses pas que je vais te faire la morale, dis?

Julia sentant que la conversation risquait tout de même de déraper, enchaîna après un moment d'hésitation:

- Tu es folle ou quoi? Comment aurais-tu pu être et réagir autrement. Que tu n'aies pas pleurer, ne me surprend absolument pas. 

- Oui, tu as peut-être raison. Mais j'ai tout de même eu un sentiment de culpabilité.

- Ok. Tu es un peu potiche, peut-être, mais passons. Oublions tes sentiments et tes faiblesses, ils n’ont pas été du parcours. 

- Potiche, moi. Le couple est quelque chose de très bizarre. On remarque chez les autres les différences par rapport à son propre parcours, alors qu'on n'analyse pas le sien. On indique aux autres qu'on est ensemble sans être sexualisé. Cela devrait faire bloc, vis-à-vis des autres. Un couple, cela ne peut pas fonctionner entre amis.

Un élément du couple incomplet cherche dans l'autre élément, un complément. Et tout cela est chapeauté par ce mot "couple".

Un couple, avec la même personne, c'est du boulot que tu ne connais pas. Après vingt ans, John et moi, on se remettait en question à chacune de ses visites avec nos différences.

- Et tu te retrouvais seule...

- Tu ne connais pas la solitude. Mon mari a été souvent absent alors j'ai toujours essayé d'éviter les conflits pendant le peu de temps quand il revenait et que l'on reconstruisait notre couple.

Mes parents, eux, n'ont jamais été potiche l'un de l'autre. Au Mexique, ils ne se sont jamais quitté mais ils vivaient assez chichement. Je regrette de ne plus les avoir. Chez eux, chacun avait force de loi à la maison. Mais chacun savait qu'il était incomplet et qu'il aimait se sortir de lui-même par l'autre et avec l'autre. 

L'émotion de Clara dans ce monologue était visible. Elle rougissait en parlant.

Alors sans transition, sentant l'orage se pointer, oubliant presque la conversation, Julia lança la question:

- As-tu regardé la télé et Donald Trump qui faisait un discours? Tu as une idée qu'il s'agisse d'un sexiste patenté? 

- Non, je n'ai pas vu. j’aurais dû? 

- Excuse-moi de changer de sujet, mais ce gars-là, machiste en a dans la culotte avec une journaliste qui l'interviewait et lui demandant si elle avait ses règles.  Il est un peu ce que l’Amérique à besoin pour se redresser. Tu ne crois pas?

- Tu penses ça. Libre à toi. Mais cela ne me convient pas. Too much. Je ne l’ai pas entendu hier, mais une autre fois. C'est un sexiste, un raciste qui se fait mousser par son populisme. Je préfère de loin, Clinton. C’est une femme et elle est intelligente. Bien plus que son mari qui a fait un pas de côté avec sa secrétaire dont je ne me souviens même plus le nom. 

- Son mari, Bill. J’aimais bien. Un bel homme. Il s’est fait avoir par cette pétasse de Monika Lewinski dont tu ne te souviens plus du nom.  Bill, je me l’aurais bien fait. Tu te souviens quand je faisais partie du Tea Party. On aurait bien déculotté Obama à mi-mandat. 

Voyant la nouvelle pente sur laquelle Julia voulait l’entraîner, Clara redressa la barre en infligeant une gifle orale en accéléré, avec ses joues écarlates:

- Je me fous de Bill, de Monika de tous les Donald de la terre. Je n'aime pas le fascisme et ceux qui surfent sur la vague du mécontentement. Aujourd'hui, j’ai un autre problème, John.

- Oui, d'accord, tu n'as pas de problèmes de dollars, mais la mort de John....

- Maintenant, voilà autre chose, l'argent.

- Oui, l'argent. Tu vis bien, non?

- Bien sûr, j'espère que tu ne vas pas me le reprocher? Je sais que j'ai de la chance et que beaucoup de familles qui n'on pas de qualifications, sont en chômage. J'ai lu qu'il y avait 20% des Américains qui sont dans le cas. Je ne peux rien changer. Je participe à des œuvres de charité. Je connais tes problèmes, aussi.

Sentant une nouvelle fois, le piège que Clara lui tendait, Julia dévia une nouvelle fois, l'attaque et les risques de se faire pointer dans ses manies un peu nymphomanes: 

- N'as-tu pas pensé qu'il pourrait y avoir des messages cachés quelque part dans cette lettre? As-tu cherché des indices dans la maison? Peut-être John, comme le Petit Poucet, a-t-il laissé quelque part, des petits cailloux blancs sur son chemin. Même s'il se cachait, ce n'est pas un fantôme que tu avais dans la maison quand tu le voyais en chair et en os.. 

- Oui, J'y ai pensé. Ne t'inquiète pas. J'ai passé presque toute la nuit à remuer tout cela et puis ce matin, à la recherche dans ses affaires. Il travaillait dans son bureau au premier étage ainsi qu'au grenier. Choux blanc. Rien. A part de vieux trucs qui datent de Mathusalem. Pour ce qui est de sa lettre, si lui pouvait être un agent secret, je n'ai pas ses compétences pour trouver les messages cachés. Avant que tu n’entres, je pensais faire appel à un service de cryptographie.

- On nous cache tout, on nous dit rien, chantait un français. Un certain...  Du.. du.. Dutronc. Je crois que pour lui, sans dire qu'il le chantait vis-à-vis des femmes que cela se passait le plus souvent. Si tu as honte de quelque chose, efface la vite de ta mémoire et de ta conscience. Les hommes ont aussi leur jardin secret. Ils sont comme nous. Nous avec les hommes et eux avec les femmes.

- C'est vrai avec ta conception, tu as raison de le penser. Ma honte de n'avoir pas montrer plus de sentiments à ce militaire, à l'annonce de la mort de John, était presque normale. Je ne lui ai même pas offert la moindre hospitalité, même pas un whisky à boire. Il est sorti de la maison sans un au revoir de ma part.

- Comment aurais-tu pu t’effondrer en sanglots? Tu étais secoués et en plus avoir de l'amour par correspondance, cela n'a jamais créé des rapports très efficaces dans l'intimité sur l'oreiller. John était comme un marin qui tire son coup quand il revenait et puis s'en va. Bastante,  dit-on dans ta langue natale. Non? Tu vas rire, je pourrais même penser à lui en repensant au documentaire que j’ai vu la semaine dernière sur les saumons. C’était  "Le syndrome du saumon". Un documentaire qui montrait les saumons quand ils remontent les rivières où ils étaient nés après des années de voyages au travers des océans. Ils y reviennent pour procréer et mourir. 

Maintenant le sexe et le saumon. J'aurai tout le palmarès", se dit Clara.

- Je n’ai pas vu, Julia, mais je n’ai pas envie de rire.

- Pas grave. Laissons les saumons, là où ils sont. As-tu prévenu Stephen de la mort de son père?

- Non, je n'ai pas encore averti notre fils. Au départ, quand j'ai vu hier le militaire, je croyais que c'était lui qui avait eu un accident.

- Que fait-on? On va au gymnase pour te distraire un peu avec les copines?

- Tu m'excuseras auprès des copines mais je n'ai pas le cœur à ça. Laisse-moi. Je vais appeler Stephen quand tu seras partie. J'ai reçu un numéro de téléphone d'un supérieur de John à appeler pour avoir plus de nouvelles à son sujet. J'aimerais que Stephen soit là avec moi. John a déjà été mis en bière, là bas au Moyen-Orient. Je ne pourrai plus le voir une dernière fois. Mais je dois savoir où et quand à lieu l'inhumation.

- Bien sûr que je t'excuse. Je m'en vais tout de suite. Je t'excuserai auprès des autres copines du jeudi. Elles vont aussi être surprises, enfin si tu me permets de raconter ton histoire.

- Tu peux mais je préfère que tu ne leur donnes pas trop de précisions. Tu les connais, elles vont fantasmer sur mon histoire alors que j'en connais moi-même très peu. Dis-leur un minimum. John est mort d'une crise cardiaque, c'est bien suffisant.

- Ok. Ne te dérange pas, je connais la sortie. Tu vas avoir une journée chargé. A plus... 

Clara connaissait la manière totalement opposée de Julia. Elle savait que souvent cela aurait pu craquer entre elles, mais elle savait aussi qu'elle apprenait beaucoup plus de la manière de pensée américaine qui lui manquait et dans laquelle elle devait s'intégrer et s'adapter. 

Elle avait fait le grand saut en épousant John et elle se devait de l'assumer. 

Julia à peine sorti, elle se rendit dans le hall d'entrée pour téléphoner à son fils.

Comment allait-il accueillir la nouvelle?

Stephen n'avait jamais eu beaucoup de contacts avec son père.

Le fait que celui-ci était souvent absent, Stephen n'avait pas jugé nécessaire de le maintenir au courant de ses propres préoccupations.

Pendant que les pensées de Clara véhiculaient dans sa tête, la tonalité du coup de fil se mit à résonner, une fois, deux fois et une voix grave vint à l'autre bout du fil.

- Bonjour, Stephen Jeanson, que puis-je pour vous?

- C'est maman. J'ai reçu une mauvaise nouvelle: ton père a eu une crise cardiaque. Il est décédé.

Un moment de silence suivit. Clara en disant cela, se rendait déjà compte que cette manière de l'annoncer n'était pas correcte. Trop directe. Elle le regrettait déjà. 

Comme Clara, Stephen devait digéré la nouvelle dans un temps encore plus court.

Elle recommença ses explications devenues une litanie en répétition.

- Comment est-ce arrivé? Il était où quand cela lui est arrivé? Je ne savais pas qu'il avait des problèmes cardiaques qui pouvaient le mener à une fin précoce.

- Moi non plus, Stephen. Je ne connais presque rien de lui. Ton père était un homme aimant mais discret si pas secret. Hier, j'ai reçu la nouvelle de sa mort par un militaire qui est venu à la maison. Le secret de la vie de ton père était encore plus profond que j'aurais pu l'imaginer. Peux-tu avoir pensé qu'il travaillait comme agent secret de la NSA?

- Quoi, de la NSA? Lui? Lui qui quand il était à la maison était plutôt pantouflard? Là, tu m'en bouches un coin. Je savais...

Clara, excitée de devoir tout expliquer, le coupa...

- Oui, il était en mission en Extrême-Orient quand cela lui est arrivé.

- De plus en plus troublant. Non, je ne suis pas moins surpris que tu peux l'être. Comment a-t-il pu nous cacher tout cela?

- Il y était obligé. Peut-être, était-ce aussi pour nous protéger et pour nous assurer d'une vie sans problèmes financiers d'après la lettre que j'ai reçue de lui.

- Une lettre d'adieu, un testament qu'il avait préparé au cas où il lui arriverait quelque chose?

- Oui, c'est ça. Pour nous dire, qu'ils n'avait jamais cessé de nous aimer, mais qu'il ne pouvait nous parler que de choses très anodines au sujet de sa profession en dehors de la couverture dont il nous avait toujours servi.

- C'était un Docteur Jekyll et Mister Hide, quoi.

- En quelques sortes. Tu avais un père fantôme et moi, un mari inconnu. Je suis désolé de te l'apprendre. Je vais téléphoner au numéro d'un de ses chefs qui devrait me donner les information au sujet de l'heure et l'endroit de l'enterrement. On ne m'a même pas donné les directives pour régler les problèmes administratifs. Comme il s'agit de l'armée secrète, je suppose que le reste doit le rester tout autant. J'aimerais que tu viennes pour l'enterrement. Peux-tu te libérer pour venir me rejoindre? 

- Ok. Je vais prendre congé immédiatement et j'arrive. Ils doivent me l'accorder dans ce cas. Je vais prendre un ticket d'avion. En cette saison, il n'y aura pas de problème de disponibilités. Nous irons ensemble évidement. Je t'embrasse. Ne te désole pas trop. Papa était un absent perpétuel. Il a pris son destin un peu plus tôt dans cette voie. C'est sa vie et il l'a mené à un terme comme il l'a voulu en oubliant un peu sa famille.

- Tu m'as dit que tu savais, et je t'ai coupé. Que savais-tu?

- Ecoute maman, je te raconterai ce que je sais en plus quand j'arriverai. Ce serait peut-être trop long pour une communication téléphonique.

- Ok. A très bientôt. 

Clara raccrocha le téléphone, rassurée.

Pour elle, c'est aussi une occasion de plus de voir son fils qu'elle ne voyait que dans les mêmes occasions de jours de fêtes que John.

La vie à l'américaine dans un pays immense demande des sacrifices de mobilités et un trésor de flexibilité. Elle le savait, mais cette fois, elle le regrettait.

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Chapitre 4: La prise de conscience

L'après midi était déjà entamée.

Clara n'avait nulle envie de préparer son repas de midi.

Elle prit la décision d'aller déjeuner au restaurant du coin pour se changer les idées. Elle avait envie de voir du monde.

Son téléphona tinta.

C'était son fils.

- Maman, c'est Stephen, j'ai pris une place dans l'avion à destination de Naples. J'arriverai demain matin vers 10:00.

- Ok. Je consulterai l'horaire et je viendrai te chercher. Je suis contente de te revoir. 

Mais avant partir, elle devait téléphoner au numéro qu'elle avait reçu pour en connaitre plus sur le déroulement des heures qui allaient suivre.

Elle composa le numéro qui était écrit sur la carte de visite.

Une réponse  arriva dans la seconde, une voix d'homme, un peu sèche.

- Major Phil Kennedy...

- Bonjour, Monsieur, Bonjour Major....Je suis Madame Jeanson.

- Ah, oui, j'ai envoyé mon adjudant pour vous annoncer la mauvaise nouvelle au sujet de votre mari, John. Recevez, chère Madame, mes condoléances sincères. Le service aimait bien votre mari. Il était très efficace.

"Très efficace", ces mots résonnait dans la tête de Clara comme un coup de massue qu'elle aurait aimé répercuter en dur sur la tête de son interlocuteur. Elle n’en laissa rien paraître. 

- Je l'ai, en effet, appris comme j'ai appris tellement de choses sur lui depuis moins de moins de 24 heures..

- Je comprends. Il avait un devoir de réserve et de secret qui allait jusqu'à sa propre famille. Je peux vous dire que c'était un bon patriote qui était prêt à dépasser les besoins familiaux que demandent un couple.

"Et, il s'en remet une nouvelle couche beurrée sur son pain", pensa Clara. 

- Sachez que j'aurais mieux aimé que sa couverture soit bien plus réelle, plus chaude et moins virtuelle.

- C'est évident. Mais il vous a assuré une vie sans soucis financièrement parlant, sachant qu'il serait souvent absent en mission. Ne le blâmer pas trop et garder une belle image de lui, même fictive. Je suis sûr qu'il a su bien protéger sa famille même s'il a une double face dont une inconnue pour vous.

Voilà, après  la confiture, voilà le pognon.

Clara aurait voulu lui jeter le cornet à la figure.

Une double face?

J'ai épousé un homme et pas une double face.

De son trouble affectif et émotif, stoïque, elle n'en laissa rien paraître.

Elle se devait de rester ferme dans un environnement militaire et de récupérer les informations que l'armée avait planifié pour "ceux qui restent": la famille.

- Ouais. Bon. Je suppose que le cercueil est en voie d'arriver sur notre sol et qu'il sera amené à une heure proche.

- Oui. Il est en vol actuellement d'après mes dernières informations. Je suis désolé. Il y a deux jours et la température en Extrême-Orient n'est pas adéquate pour la conservation les corps à la lumière du jour. Je suis désolé, vous ne pourrez plus le voir. Je suis sûr qu'on doit vous l'avoir dit.

- En effet. Votre adjudant m'a passé le message. Quand et où, l'enterrement aura-t-il lieu?

- Demain vendredi, Madame, à 12 heures. Vous ne voyez pas d'inconvénient que ce soit au cimetière militaire de votre ville, je suppose. Vu son grade et ses états de services, il y a droit à avoir une place.

- J'ignore s'il y a une partie du cimetière réservée aux militaires, mais je n'y vois d'objections.

- Il y en a toujours une, chère Madame. Vous connaissez l'adresse du cimetière, je suppose.

- Oui, je connais. Je viendrai avec mon fils.. Je l'ai prévenu. Il est aussi militaire et il sera présent avec moi. Je dois encore prévenir les parents de John.

- Cela a été fait. Nous avions leurs références dans nos dossiers, bien sûr. Pour votre fils, nous avons pensé que vous auriez préféré que vous lui apportiez la nouvelle. Nous vous attendrons ainsi que les parents de John. Il recevra les honneurs militaires. Vous pouvez emmener avec vous d'autres personnes si vous le désirez. Encore une fois, je répète, je reste de tout cœur avec vous et nous veillerons à ce qui ne vous manque de rien ainsi que pour toutes les démarches administratives. A demain, chère Madame.

Clara, en raccrochant et après être restée debout, avait les jambes tremblantes qui la lâchaient.

Les parents de John étaient donc au courant.

Elle n'avait pas dû les prévenir et quelque part, elle s'en réjouissait. Les relations avec eux étaient assez succinctes.

Elle s'assit sur la chaise et se mit à réfléchir dans le vide. Elle restait perturbée par ce manque de chaleur qu'un militaire devait avoir dans ses gènes.

Étaient-ils au courant de ses occupations comme agent à la NSA en Extrême-Orient? 

Une question qui lui vint tout de suite dans son questionnement.

Elle resta ainsi un temps indéterminé sans rien faire avant de partir au restaurant.  

A l'extérieur, la journée était belle. Un ciel bleu. Rien ne semblait présager un orage.

Elle n'avait pas beaucoup à ajouter à ce qu'elle portait chez elle et se décida à quitter la maison.

Au restaurant, elle rencontra quelques voisins qui lui adressèrent la parole. 

- Salut Clara, tu es encore seule... Comment vas-tu. Il y a longtemps que tu n'es plus venue. Quelles sont les nouvelles de John?

Une bienveillance que Clara aurait bien voulu éviter.

Comment donner des réponses qui ne manquent pas d'amener d’autres questions?

Faire l’innocente lui paru la meilleure solution. Elle choisit de répondre par la facilité en temporisant et en espérant que Julia n'avait pas déjà diffusé la nouvelle de la mort de John avec les détails dans tout le quartier. Elle ne voulait pas arriver au cimetière avec les connaissances de la famille. 

- Moi, ça va. Je n'ai pas de nouvelles de John depuis le début de l'année.

Clara voulait une enterrement dans l'intimité et sans les voisins. Des militaires suffisaient. Elle s'attendait à la venue de Julia et elle préviendrait les amies communes. 

Plus tard, elle dira qu'elle n'a pas eu le temps de prévenir les autres.

Elle mangea en vitesse, un hamburger en espérant que d'autres connaissances plus averties ne viennent ajouter à son trouble.

Une demi-heure après, elle était à nouveau chez elle.

Que faire pour ne pas tourner en rond dans l'appartement avant le soir?

Penser à John et se rappeler des souvenir en remontant le passé et s’occuper l’esprit en remettant de l’ordre dans la maison.

Il n’était plus question de faire son jogging sur la plage.

Arriver au soir, elle n'avait rien fait. Rien par rapport à ses habitudes. 

Elle était fourbue comme si elle avait travaillé pendant 24 heures sans s’arrêter.

Clara se rendit compte tout à coup, qu'elle n'avait pas été malheureuse pendant cette vingtaine d'années. La solitude dans laquelle John la laissait, elle s'y était adapté.

La présence de John comme un passager de la pluie, avait été peut-être plus remplie et moins orageuses que beaucoup de couples qui vivent ensemble 24 heures sur 24, ou presque.

Le mari actuel de Julia était retraité et ceci devait expliquer sa manière de réagir.  

Ce qui avait compté pour Clara s'était incrusté dans sa mémoire de ces moments de convergences comme une trace indélébile qui apparaissait quand on l'appelle d'un coup de baguette magique et disparaissait ensuite après un autre coup de la même baguette. 

Ce "Syndrome du Saumon" à répétition n'avait pas été inutile et personne ne pouvait le soustraire des rêves de Clara.

La liberté, due à sa solitude que John lui avait imposé, lui avait créé une vie à sa mesure sans contraintes financières ou morales.

La magie était rompue pour un temps.

Elle était sûre que le choc qu'elle avait subi la veille, n'avait apporté qu'une blessure comme le fait un tremblement de terre et qu'il y aurait des répliques.   

Ce soir-là, elle n'eut aucune envie de regarder la télévision comme elle le faisait très souvent.

Elle alla se coucher et s'endormit en ne pensant plus qu'à la venue de son fils, Stephen.

C'est peut-être ainsi que Kundera dans "L'insoutenable légèreté de l'être", avait transformé un drame en joie ou du moins, en point positif le temps d'une journée.  

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Chapitre 5: Une journée particulière fertile en "découvertes"

Toute la nuit, Clara dormit d'une traite jusqu'au moment où elle se réveilla en sursaut.

Son réveil matin était fixé sur 08:00 pourtant.

L'heure affichée au cadran et au plafond indiquait 06:12.

Elle essaya de se rendormir mais n'y parvint pas.

De guerre lasse, elle quitta le lit et s'apprêta pour aller à l'aéroport où devait atterrir son fils.

Une courte visite à l'ordinateur qui trônait encore sur la table de salon, pour savoir à quelle heure devait arriver Stephen.

"Delayed": 10:15. Un retard de 15 minutes. 

Elle avait donc tout le temps, mais prise dans son élan et l'envie de revoir son fils, elle accéléra le mouvement.

Enfin, le temps de se presser lentement, pour Clara. Se presser n'a jamais été son fort.

Une demi-heure suffirait pour atteindre "Naples international Airport".

A 09:00, elle sortit la voiture du garage et prit le chemin de l'aéroport.

La route n'était pas très chargée et elle arriva à 09:35 au moment de s'introduire dans un des parkings de l'aéroport.

Elle gara la voiture sans chercher longtemps un emplacement vide et se dirigea vers le premier panneau d'information le plus proche.

L'atterrissage était toujours prévu à 10:15 à la Porte 77 vers laquelle elle se dirigea. 

En chemin, elle vit l'enseigne "First Flight Wine Bar" et se dirigea dans cette direction. 

Juste le temps de prendre un café en attendant le quart d'heure avant de se présenter à la porte de sortie indiquée et l'avion avait atterri.

Stephen ne mit pas longtemps à apparaître.

Il n'avait qu'un bagage à main et rien à récupérer sur les tapis roulant qui font revenir les bagages.

Il fit un signe de la main avec son passeport comme s'il s'agissait d'une preuve de son passage à la douane.

Il se précipita dans les bras de Clara.

- Bonjour maman. J'ai oublié de te dire que je partageais ton deuil et tes émotions. Je ne vais pas te dire la formule habituelle "sincères condoléances". Cela me paraîtrait bien peu dans la note et serait d'une platitude pour les membres d'une même famille. Voir Papa, deux ou trois fois par an, ces dernières années ne créaient pas non plus d'intimités longues durées. Où est le temps des débuts dans ma jeunesse où papa me faisait sautiller en cadence sur ses genoux tandis que toi tu jouais au piano? A cette époque, papa était mon dieu.

- Bonjour Stephen. Je comprends et je suis pleinement d'accord avec toi. Papa n'était plus souvent à la maison. J'ai aussi ressenti ces changements que j'imaginais dus à ses déplacements d'hommes d'affaires. J'en avais pris mon parti dans une solitude forcée dans laquelle il m'avait mis. Peut-être heureusement, j'ai eu des amies comme Julia. Elle a été l'amie de toujours à me tenir compagnie et pour combler le vide que papa me laissait. Je n'étais pas toujours d'accord avec elle, mais là n'était pas le fond du problème. Tu te souviens d'elle, toujours un peu fofolle, mais gentille et prête à aider quand il le fallait et même quand il ne le fallait pas à pousser ses idées révolutionnaires en avant.

- Oui, je me souviens très bien d'elle. Comme tu dis, un peu fofolle, olé olé...

- Il n'y a qu'elle que j'ai informée de la mort de papa. Hier, en allant au restaurant, j'ai rencontré des voisins. Ils m'ont tous demandé comment ton père allait.

J’ai menti, je n'ai rien dit. Je n'ai pas eu le courage de répéter toutes les péripéties de ces dernières heures. Les gens croient toujours bien faire et veulent ressasser le passé pour le justifier. Ils ne rendent pas compte que cela ne fait qu'aggraver le problème. Je ne suis pas assez forte pour l'assumer en plusieurs fois.

- La curiosité des gens n'a pas beaucoup de limites. Ils voudraient toujours en savoir plus que tu n'en sais toi-même. Quand est l'enterrement de papa?

- L'avion qui le rapporte au pays depuis l’Égypte, a dû atterrir dans la nuit. D'après ce qu'on m'a dit. Je ne connais pas l'heure exacte de son retour sur le sol américain mais l'enterrement aura lieu vers midi. Nous avons le temps de parler avant d'atteindre le cimetière militaire de Naples, là où il est prévu de l’enterrer. Il faut moins d’une heure pour y arriver.

- Papa aura peut-être un enterrement de première classe militaire.

- Si tu savais à quel point, je suis intéressée à cela. Tu ne m'en aurais pas parler. Un supérieur auquel j'ai téléphoné m'a dit qu'il irait dans la partie militaire du cimetière. C'est tout. Sans m'en donner les détails. De là à ce qu'il ait un enterrement première classe, je n'en espère pas tant. Étais-tu au courant de ses activités militaires et dans la NSA?

- En partie seulement. Militaire, oui. Il m'avait demandé de ne pas t'en parler. Peut-être piur ne pas t'effrayer. Comment crois-tu que j'ai obtenu, aussi rapidement, un poste à la caserne à l'instruction de lieutenant? Quand on a un grade de lieutenant ou de capitaine, à l'armée, placer son fils à un poste, est toujours plus aisé. J'ai été pistonné, maman. Je l'ai appris plus tard. Nous aurons une famille de militaires de père en fils. Faire partie de la NSA, non, j'ignorais. J'ai eu l'occasion d'y réfléchir dans l'avion. En définitive, il faisait bien son job d'homme secret. 

- Moi, je n'ai jamais imaginé cela. Comment a-t-il pu me cacher ses activités militaires? Il devait avoir des habits militaires. Je n'en ai vu ni trouvé aucun.

- Mais, ma chère maman, crois-tu que tous les militaires sont tous en kaki militaire avec un képi ou un béret sur la tête ? Non, il y a l'armée secrète qui doit passer et rester anonyme. Papa jouait un autre rôle à la maison.

- Ouais. Veux-tu lire la lettre que ton père m'a adressée?

- Oui, donne.

Toujours un peu myope, Stephen plaça ses lunettes sur le nez et commença à lire en silence avant de relever le regard sur Clara qui lui posa la question.

- Qu'en penses-tu?

- Que veux-tu que j'en pense? Il n'y a pas de date. Je ne peux pas te dire si elle était récente. Plus ancienne que la mienne. Ça c'est sûr. La dernière lettre que j'ai reçue de lui était enjouée comme soulagé. Il m'avait parlé de son départ en Moyen Orient. Papa, il faut que tu le saches. Il m'a donné une éducation bien différente de ce que tu pouvais penser. Il m'a appris à me défendre dans la vie sans sensiblerie. Papa était un libertarien, individualiste pur jus. Le cocon familial était la partie heureuse de son univers. Son côté rose. Il faisait tout pour cela en privé.

En public, il l'était beaucoup moins. Mais j'ai senti quelque chose de différent dans sa dernière lettre. Comme un radoucissement de ses propos avec comme un soulagement indéfinissable.

- As-tu la lettre qu'il t'a envoyé avec toi?", interrompit Clara.

- Oui, dans mon bagage. Mais on verra cela tout à l'heure. Je n'ai pas eu le temps d'organiser mon barda. Je ne vais pas déballer mes vêtements sur le sol pour la retrouver. On verra cela à la maison, à notre retour du cimetière.

- N'aurais-tu pas d'anecdotes à me raconter à son sujet? Comme je ne sais rien du John dont j'ai connu le double, cela pourrait m’éclairer. Le John connu était aimant quand on se retrouvait. 

- J'espère bien pour toi.

- Papa était tendre avec toi, mais, gradé, il a dû être très strict et très respectueux des règles militaires. Il n'avait rien d'un bisounours. Je n'aurais peut-être pas aimé être sous ses ordres à l'armée. Quand gamin, je ne lui obéissais pas, il râlait et il valait mieux se trouver à distance.  

- John,  pas un bisounours, une terreur pour toi, peut-être! Je vais de surprise en surprise, ces dernières heures. Tu me rappelles quelque chose. Il y a bien longtemps. Il s'était inscrit à un club de tir. La raison qu'il avait invoquée, fut le besoin de me sécuriser à la maison. Il avait acheté un flingue. Il doit encore être quelque part dans un tiroir. Il s'était ensuite inscrit dans un club de tir. A l'époque, je n'avais rien dit me sentant plus en sécurité. Un jour, je ne savais pourquoi, il s'était désinscrit de ce club. 

- Il aimait les armes. Ça, c'est sûr. Très libertarien. La liberté individuelle devait rester comme un droit naturel. Quand il s'est désinscrit de ce club, c'est peut-être alors que ses voyages sont devenus plus nombreux et qu'il s'était engagé dans de nouvelles missions militaires. C'était un ingénieur de formation et l'armée aime ce genre de personnalité. 

- A y réfléchir, tu as peut-être raison. C'est aussi vrai que j'ai toujours eu peur des bruits dans le jardin. Le pistolet m'avait sécurisé. Il a toujours été convainquant quand il voulait quelque chose. 

- Etre convainquant, c'est pouvoir mélanger des vérités et des mensonges avec la même facilité. Oui, je crois que de la vie de papa, tu as encore beaucoup à apprendre, maman. Papa était l'Américain républicain type.

- Qu'entends-tu par là?

- Tu te souviens lui et moi, nous étions parfois en opposition marquée. Pour lui, les Etats Unis devaient rester le gendarme du monde. A ses yeux, Obama faisait tout l'inverse de ce que l'Amérique devait faire. Obama était pour lui très brouillon. Un bon orateur, mais trop dépendant du vent qui tourne. Obama aimait les drones pour faire des économies de personnel. Pour papa, utiliser des drones, c'est une guerre sale. Il considérait Obama comme un homme pleutre de guerre pendant ses deux mandats.

- Républicain type? Pour qui voterait-il aujourd'hui dans ce parti?

- Je ne sais s'il choisirait Donald Trump, mais cela aurait été dans son style. Quoique sa dernière lettre était sereine sans parler politique. Je ne sais pas pourquoi, il n'avait pas entamé le sujet en pleine actualité.

- Militaire d'accord, mais pourquoi aimait-il aller passer ses années de carrière militaire à l'Est plutôt qu'à l'Ouest? L'Est et l'extrême-Orient, est une zone dangereuse, non?

- Papa aimait l'exotisme avant tout. Le danger ne lui faisait pas vraiment peur. Quand on l'envoyait dans un pays qui avait une culture et des habitudes différentes, il en était attiré comme un aimant. D'après moi, il aurait pu faire un excellent correspondant de guerre. Un baroudeur,mais pas un agent de la NSA...

- C'est pour ça qu'il aimait retrouver le repos du guerrier quand il rentrait de mission. Ces pays dit "exotiques", il ne me les a jamais montrés. J'ai toujours espéré aller visiter ces pays en Europe ou même en extrême-Orient.   

- Je comprends. Mais il ne voulait pas te mettre en danger. Aujourd'hui, je vais oser te dire plus sur papa. Il est décédé. C'est le moment de te le dire, qu'il aimait la compagnie d'une universitaire égyptienne. Tout à fait platoniquement, s'entend. C’est ainsi qu’il me l'a raconté et je pense que cela n'a pas été plus loin. Elle travaillait à l'Université du Caire et y enseignait la philosophie occidentale et orientale. Il m'a écrit qu'il avait été souvent l'écouter sur les bancs avec ses étudiants. Je me demande si cela n'a pas générer sa différence d'attitude dans sa dernière lettre.

- Je suis cocue, sans le savoir? Avec la philosophie comme joker. Dis-moi, tout de suite qu'elle l'a envoûté avec sa philosophie.

- Ce n'est pas vraiment cela. Tu n'as pas été cocufiée, à mon avis. Tu connais papa, il savait charmer son entourage féminin. Il avait des histoires drôles qu'il savait raconter avec beaucoup d'expressions comme un acteur de théâtre.

Ce n'était souvent que pour en apprendre plus au sujet de ceux qui se laissaient charmer par lui. S'informer des gens, c'était tout l'art dans lequel il excellait. Un avantage pour un agent secret, si tu ne le sais pas. Apprendre des secrets par la confidence, en échange d’histoires drôles qui n'avaient rien à voir avec sa propre histoire. Peut-être a-t-il été chargé par ses supérieurs d'aller chercher des informations par son intermédiaire. Je ne suis même pas sûr que papa lui ait raconté comment tu vivais en Floride et que j'existais comme fruit de ton amour avec lui.

- Ah, bon... De mieux en mieux. Je n'ai donc pas à être émue quand j'ai rencontré ce militaire qui m'avait annoncé la nouvelle de sa mort. Platonique, mon John! Cela veut dire sans amour physique, mais passionné tout de même par la philosophie.

- Ouais, c'est peut être sous cette forme, mais ce ne sont que mes supputations personnelles.

Clara ne pouvait cacher sa jalousie.

- J'étais confuse en racontant à Julia le décès de ton père. Elle m'avait remis sur les rails que j'avais quitté sans m'en rendre compte. Les secrets, elle, en avait des tonnes. Elle m'en avait raconté. Cela me faisait sourire si pas rire quand elle continuait couche après couche dans ses confidences. Qui sait, cela pouvait être aussi faux. mais quand on devient philosophe, tout peut s'expliquer. Sais-tu ce qu'elle m'a dit au sujet de John? 

- Non, dis-moi. A connaitre Julia, cela pourrait être amusant.

- Que John vivait avec un syndrome qu'elle avait appelé "Syndrome du Saumon". Tu sais le saumon qui revient à chaque fois à son lieu de naissance, soit pour enfanter, soit pour mourir. Elle avait vu cela dans un documentaire qui paraissait à la télé.

- Belle caricature de papa. J'ai soif. Toi peut-être aussi. Allons en vitesse, boire quelque chose au resto de l'aéroport. Après, il sera temps d'aller enterrer ton saumon. J'espère qu'on aura enlever l'hameçon de la gueule du saumon.

Ils rirent ensemble pour la première fois de la journée. 

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Chapitre 6: Un enterrement qui crée une décision

Il ne fallut pas beaucoup de temps pour rejoindre le "Naples Memorial Cemetery". 

- Comment cela va se passer?, demanda intriguée Clara à Stephen.  

Clara n'avait jamais assisté à un enterrement militaire et espérait ne pas paraître idiote devant les militaires et surtout devant sa belle-famille.

- Ne t'inquiète pas, aie confiance, tout est organisé sans ton intervention. Tu verras cela ne varie pas tellement d'un autre enterrement. J'ai assisté en tant que soldat à l'un d'eux. C'est cérémonial avec un drill bien huilé dans un scénario connu d'avance. Commémorer ceux qui ont servi le pays même sans être en temps de guerre, demande un certain cérémonial.

Stephen avait à peine placé ces derniers mots dans la conversation à bord de la voiture que le cimetière apparut. 

A l'entrée, un petit détachement de GI's était déjà en faction à l'attente de la famille.

Clara et Stephen se garèrent dans le parking.

Les parents de John étaient déjà là. Ils se dirigèrent vers eux et les embrassèrent sans un mot, mais avec des sourires pincés. 

Un gradé vint à leur rencontre.

Clara se dit qu'il devait s'agir du militaire qu'elle avait eut au téléphone.

Elle se sentait toujours très maladroite quand il lui tendit la main.

- Major Phil Kennedy, c'est moi que vous avez eu au téléphone hier. Je suis venu honoré la dépouille de votre mari que je connaissais un peu quand il revenait à la base. C'est un devoir et un honneur pour moi d'être ici", dit-il avec des étoiles sur le béret.

- Merci, Major. Merci d'être venu", répondit Clara alors qu'il dirigeait déjà la main vers Stephen avant de revenir pour prendre la main de Clara.

Pour elle, les événements qui suivirent entrèrent comme dans un rêve.

Elle marqua les étapes dans sa mémoire comme si c'était une "check list"virtuelle dont on coche les étapes, comme si'il s'agissait d'un nouveau scénario avec le titre "comment rendre les honneurs funéraires à un militaire?".

Stephen comme un guide, soufflait la suite de l'enterrement dans l'oreille de Clara. 

Elle complémentait ainsi ses dires dans son scénario avec un peu d'avance.

- Le drapeau américain que tu vois là, est descendu de sa hampe et plié dans un ordre très précis pour en faire un triangle bien tassé. Des militaires descendront le cercueil. Ensuite, le drapeau bien plié te sera présenté par deux officiers militaires en uniforme. Un certificat commémoratif présidentiel conclura la cérémonie.

Clara ne disait rien avec un sourire de remerciement pour les infos. 

- Un bref clairon jouera peut être la chanson militaire funèbre dans un silence de mort, mais tout dépend du grade du militaire que l'on enterre", continua Stephen à l'oreille de Clara.

Tout le déroulement de ce cérémonial ne prit d'ailleurs pas beaucoup de temps.

Clara avait assisté à toutes ces étapes sans broncher, presque en touriste curieuse.

Puis tous les militaires se retirèrent laissant Clara et Stephen presque seuls de décider de la suite à donner à la cérémonie.

L'armée avait fait son devoir. A la famille de faire la suite. 

La mère de John, suivie de son mari, se rapprochèrent de Clara pour l'embrasser une dernière fois.

La belle-mère de Clara, avec des larmes dans les yeux, dit à l'oreille de Clara:

- Mon fils est parti et pour toi, ce fut , j'espère, un bon mari.

- Oui, Mamy, il a toujours été bon pour moi.

Son beau-père, taiseux, comme l'avait rappelé Stephen, avait eu une carrière militaire, montait un peu de fierté sur le visage. L'instant devait être plus solennel pour lui. Qui sait peut-être avait-il voulu que son fils, John, soit militaire comme lui.  

Clara, elle, ne pensait pas pouvoir en dire plus. Pourquoi l'aurait-elle fait d'ailleurs?

Parler de sa solitude qu'elle endurait depuis des mois, aurait été vraiment mal venu.

Ensemble, ils se dirigèrent vers la voiture garée en dehors du cimetière.

La belle famille de Clara demandèrent d'aller boire un verre quelque part.

Clara tenta de refuser en disant qu'elle avait quelque chose d'important à faire.

Elle ne réussit pas à les convaincre et ils se rendirent dans le café qui faisait face au cimetière.

Clara et Stephen restèrent de longs moments silencieux, pas pour honorer la situation, mais parce qu'il n'y avait pas grand chose à ajouter entre eux.

Même en ce jour de deuil, on sentait pourtant une certaine animosité et un antagonisme d'opinions. 

Ce furent les parents de John qui tinrent le crachoir entrecoupé de phrases courtes en réponse.

- Ce fut un bel enterrement, lança le beau-père.

- Très beau", répondit Stephen pour faire semblant qu'il y avait un réel dialogue familial. 

Puis, la conversation avait viré dans l'actualité.

Parler d'actualité aux Etats-Unis pendant une année de primaires et d'élection présidentielle, c'est normalement le sujet passionnel du moment.

Comme une étincelle qui naît en frappant deux pierres ensembles, les beaux-parents de Clara qui sont issus de Wisconsin dans le nord du pays, ont mis le disque de la politique sur le tourne-disque de l'imagination.

Le beau-père défendit corps et bien le candidat Ted Cruz.

Stephen prit le contre-pied en lui disant que c'était le pire des évangélistes, en soutenant Bernie Sanders.

- Dans les églises évangélistes, on prie pour garder son histoire concentrée en tellement peu de choses. Ted Cruz est le plus grand danger pour les Etats Unis. Il lève les yeux au ciel pour trouver les réponses aux problèmes. Aucune vraie vision pour le futur des jeunes. Sanders, au moins a quelques idées futuristes", répliquait Stephen avec une envie d'en découdre.

- C'est un communiste. Il n'a aucune chance aux Etats-Unis. Il a des idées ultra-simplistes pour résoudre la crise.", répondait son grand-père.

- Nuance. Ce n'est pas un communiste, mais un socialiste. Même Hillary Clinton est plus à gauche qu'Obama", surenchérit-il avec fougue.

- Les gens du sud, vous vous méfiez de tout. La vulgarité de Trump ne me déplaît pas vraiment. C'est peut-être lui qui va mener la danse", s'énervait son grand père.

Stephen se souvenait des discussions ping pong en oppositions avec son père qui se terminaient dans un combat de coqs. 

Clara les laissèrent discuter sans rien dire tandis que sa belle-mère appuyait son mari d'un hochement de tête sans pourtant le justifier. La belle-mère de Clara n'était qu'un copier-coller de son mari. 

Considérant qu'elle en avait assez entendue, Clara coupa les discussions en recadrant la conversation sur John.

- La rôle de John dans la NSA, vous saviez?

- On en avait entendu parlé, mais on avait peur de cette organisation dont on ne connait quasiment rien. On parle souvent de CIA mais pas de NSA", avait répondu la mère de John.

"Donc, ils savaient. Ils avaient été au courant et moi son épouse, je l'ignorais. Ce sont des hypocrites", pensa Clara.   

Moins de dix minutes après, ils se quittèrent en disant qu'ils devraient se retrouver dans le futur.

Une promesse que Clara interpréta par une volonté de non-recevoir.

Chacun reprit sa route.

- Ouf. C'est fini. Cela commençait à m'énerver", souffla Clara à l'oreille de Stephen en tournant la clé de contact. 

Elle avait repris une route parallèle à celle de sa belle-famille.

Une parallèle que chacun sait, ne se rejoint qu'à l'infini des temps comme toutes les parallèles.

La petite voiture break de Clara démarra au quart de tour et se mit à déambuler calmement sur le chemin en crissant les pneus sur les gravillons. 

Le chemin pour sortir de l'environnement du cimetière menait très vite entre les rues et avenues que Clara ne connaissait que trop bien. Le Old Naples au sud et la rue principale de Tamiami Trail pour rejoindre la maison près de Hurricane Harbor.

Entre eux deux, peu de paroles furent échangées dans l'habitacle.

Un silence qui annonce quelque chose, mais quoi?

Toutes les pensées fumeuses s'agitait en circuit fermé à cogiter au sujet de décisions à prendre dans les heures qui suivraient maintenant que la page était tournée.

Tout à coup, sortant d'on ne sait où, Clara lança en se tournant vers Stephen:

- Est-ce que tu ne voudrais pas mieux connaitre ton père?  

- Connaître, papa? Que veux-tu dire? Ce n'est pas un peu tard pour le connaître?

- Justement, non. Il suffirait d'aller là où il a passé ces dernières mois ou années au travail. Enfin travailler, cela reste encore à prouver. Mon ingénieur avait des secrets que j'ai découvert depuis quelques heures seulement en militaire gradé, mort d'une crise cardiaque. Ce genre de vision de ton père ne me suffit pas.

- Que veux-tu faire? Il avait probablement une base de retour dans une caserne. Est-ce là que tu voudrais aller?

- Non, que m'y raconterait-on de nouveau? Ils sont aussi tenus par le secret. Il faudrait trouver quelqu'un qui l'a bien connu, pas nécessairement qui a fait partie de son unité mais qui serait prêt à m'en dire plus. C'est bien d'unité que l'on doit parlé dans ce cas, non? Tu en sais probablement plus que moi de ce qu'est l'armée et de ses méthodes de travail.

- Tu as raison. L'esprit de corps les empêchera d'en révéler plus et tu reviendras bredouille. C'est presque certain.

- C'est pour cela, Stephen, que je veux enquêter dans le passé de ton père, mais directement au Moyen Orient et rencontrer ceux qui l'ont connu de près en dehors de l'armée. Je n'ai connu qu'une des deux faces de ton père. Je veux connaître l'autre.

- Par où ou par qui voudrais-tu  commencer ton enquête au Moyen-Orient? 

- Tu m'as dit que tu avais reçu des lettres de ton père et qu'il te parlait de cette professeur de philosophie à l'Université du Caire. Si tu as son nom, ce serait un bon départ pour mon enquête. Une rencontre platonique, m'as-tu dit. Était-elle d'ailleurs pas un peu plus que platonique? Ici, il s'agirait d'une enquête de mémoire. Rien de platonique...

- Il a donné le nom de la philosophe égyptienne dans sa dernière lettre au cas où. Ils ne voulait pas que tu la lises de son vivant. Aujourd'hui, il est mort et cela me libère de ma promesse. Je ne veux pas, pour cela, réveiller une jalousie dans ton esprit quand tu n'en avais pas. La jalousie "post mortem" a moins d'intérêt.

- Ce n'est pas de la jalousie qui m'anime. Tu ne crois pas que la jalousie, j'aurais pu la connaître bien plus tôt pendant ses absences, même s'il ne me disait rien? Non, je peux lire la lettre de ton père sans tomber dans une crise de jalousie. Les détails ne m'intéressent pas mais si papa t'a donné le nom de cette philosophe, ce serait un moyen de rattacher le fil coupé entre John et moi. Je me fous maintenant du type de relation qu'il avait eu avec elle, platonique ou non. Je voudrais mieux connaître l'autre John que je n'ai pas connu. C'est tout.

- Comme je t'ai dit, la lettre de papa se trouve dans mes bagages que j'ai mis dans le coffre de la voiture. Quand on arrive à destination à la maison, je te la montrerai et te donnerai toutes les infos que je peux avoir connues en dehors de toi.

- Ok, Ça me botte. Nous sommes presque arrivés. J'ai une autre question. Est-ce que tu pourrais prendre quelques jours de congé pour m'accompagner. Nous ferions ensemble du tourisme en ajoutant l'utile à l'agréable. Je n'ai jamais été dans un autre continent qu'en Amérique. Les Etats Unis, et leurs environnements immédiats, je connais. Le Mexique et les îles des Caraïbes, John me les offrait comme lieux en vacances. Ils ne m'ont pas laissé un autre souvenir qu'un John qui venait pour s'y reposer. On ne les a même pas visités culturellement. On restait souvent en famille à l'hôtel. 

- Tu as raison. Les photos que papa prenait, montraient souvent notre petite famille avec un arrière plan de l'hôtel comme des selfies.

- Aujourd'hui, j'ai envie de jouer comme une vraie touriste.

- Je vais me renseigner. J'ai encore quelques jours de congé pour le décès de papa et j'ai des jours de permission à récupérer. A mon avis, cela devrait pouvoir se faire. Ensuite je réserverai deux places dans l'avion pour Le Caire. Non, je trouve que ton idée est excellente et on pourra peut-être mieux se connaître nous deux aussi, par la même occasion. Je te raconterai ce que je fais actuellement à l'armée.

Sur ces mots, la voiture arriva dans l'allée qui menait à la maison familiale.

Dès qu'ils entrèrent dans la maison, Stephen prit le téléphone pour s'enquérir de la possibilité de pouvoir prolonger son congé.

La permission fut accordé.

Une semaine seulement, mais cela suffisait et si sa mère désirait commencer à faire connaissance de ce Moyen Orient inconnu, elle pouvait le faire par un bout ensuite.

Un coup d’œil à l'ordinateur pour constater que le premier vol entre Tampa et Le Caire via Londres, était prévu pour le lendemain matin à 09:00. Cela fait près de huit heures de plus à l'arrivée en comptant le décalage horaire.

La réservation de deux places dans l'avion n'occasionna aucun problème.

Ils arriveraient dans la nuit de samedi à dimanche après minuit au Caire.

Juste le temps de la soirée pour préparer une valise de plus pour une dizaine de jours.

Le paquetage de Stephen était déjà constitué dans les grandes lignes.

Une chambre réservée au Sheraton au milieu du Nil, cela te botte, maman?

- Bien sûr. Au milieu du Nil? Du moment que je ne suis pas obligée de plonger dans l'eau du Nil, je suis d'accord. Il doit y avoir des crocodiles, non", répondit-elle avec le sourire

- Ce n'est pas permis de s'y baigner et les crocodiles sont arrêtés bien avant d'arriver au Caire, n'aie crainte.  

Stephen défit son paquetage.

- Tiens, lis, voilà la dernière lettre que papa m'avait envoyé.

Clara prit la lettre et se mit à lire la feuille de papier mince.

"Salut Steph,

Comment vas-tu à l'instruction?

T'es-tu fait de nouveaux copains?

La vie à l'instruction militaire, je l'ai connue, il y a bien longtemps. Cela peut être très agréable ou décevant à la fois. C'est selon, ce qu'on y cherche.

Ta mère ne connait rien de mon occupation et de l'attribution qu'on m'a donné. et encore moins à la NSA. Comme tu peux t'en douter, je ne peux t'en révéler que le sommet de l'iceberg de mes activités.

Mon pied à terre est, depuis quelques temps, au Caire.

Une ville exceptionnelle, très animée, bien différente de celle que l'on connait chez nous. Je m'y plait bien dans cette ambiance survoltée.

J'ai assisté au cours d'une enseignante en philosophie à l'université du Caire.

Elle m'a ouvert beaucoup de nouveaux horizons sur l'appréciation philosophique orientale que l'on ignore complètement aux Etats Unis.

Elle s'appelle Dalida Nefferi.

Non, je n'ai pas de relations plus que culturelles avec elle.

Mais elle apaise ma conscience et mon inconscience. 

Elle organise des réunions chez elle, avec des étudiants.

J'y suis allé une fois ou deux. Ce fut très intéressant et nous avons sympathisé.

La vie est devenue beaucoup plus difficile ici, depuis que les touristes ont déserté l'Egypte et les gens se tiennent ensembles pour survivre à cette situation.

L'ambiance entre les jeunes universitaires est riche et passionnante.

En Egypte, la situation est redevenue calme après les événements du printemps arabe et que le maréchal Al-Sisi a pris la présidence par la force. 

Mais il suffirait d'une étincelle pour que la situation change et que la révolte reprenne son chemin de catastrophes.

Ma mission peut durer plus longtemps que prévu. Elle contient plusieurs volets aussi bien dans les relations humaines que matérielles.

Désolé de ne pas pouvoir t'en raconter les péripéties. Si jamais tu passes par la maison avant que je n'y revienne, embrasse maman pour moi.

J'essaierai de t'écrire le plus vite que je peux. 

Écris-moi aussi en l'adressant à l'ambassade des Etats Unis du Caire.

Ils me feront suivre tes lettres comme je leur ai demandé.

Je t'embrasse

Papa",

La lettre de John apportait la lien avec le voyage qu'ils allaient entreprendre, le nom de la philosophe.

L'adresse à rechercher était implicite: l'université.

Comme la lettre avait été écrite récemment, elle prouvait aussi que John avait envie de revenir à Clara si la mort ne l'avait pas empêché.

Cela rassurait Clara que sa rivale potentielle ne l'avait peut-être pas vraiment été.  

Ils allaient apprendre dans la sérénité à connaitre qui était cette Dalida et qui était John. 

Par Internet, Stephen loua une chambre d'hôtel pour la nuit à l'aéroport de Miami que chacun connaissait bien et une autre par la même voie, à l'hôtel sur le Nil.

Clara et Stephen rirent et entreprirent la préparation du voyage avec beaucoup de plaisanteries en parlant de souvenirs du passé en communautés séparées

"Everything must go on perfectly but only under control"...  

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Chapitre 7: Le voyage en terre inconnue

Dans l'avion, Stephen dormit presque tout au long du voyage.

Clara, par contre, somnolait quelques instants puis se réveillait.

Elle l'enviait de pouvoir dormir aussi facilement. 

Comme c'était son baptême de l'air au dessus de l'Atlantique tant qu'il faisait clair, aller à la rencontre du soleil, elle ne l'aurait pas manqué pour rien au monde. 

Le jour fut d'autant plus court. 

Après le dîner du soir servit à bord, elle s'était assoupie.

Elle fut réveillée par la tête de Stephen qui s'était affalée sur ses genoux.

Elle sourit et la laissa reposée en glissant une couverture sur les épaules de Stephen. 

Avait-il rêvé à ce qu'il pourrait trouver sur place comme elle le faisait en permanence?

Y a-t-il eu un Pharaon qui lui donnait des ordres dans son rêve? 

Des turbulences secouèrent l'avion. 

Stephen se réveilla. Les images de son rêve devaient avoir disparues sur le champ.

Le verre en plastique qui contenait un reste d'eau, s'était renversé et l'avait réveillé complètement.

Ils en rirent ensembles en séchant la tablette.

Par les hublots, une nuit noire s'était installée dans le ciel avec plein d'étoiles.

Certains touristes avaient abaissé le volet de leur hublot pour occulter ce ciel étoilé.

Clara était à la fenêtre et jamais elle ne l'aurait fait, le spectacle des étoiles la fascinait. 

Les lumières intérieures de l'avion s'éteignirent d'un coup pour ne pas gêner les dormeurs.

Quelques spots de lumière au dessus des sièges restèrent les seuls allumés.

Elle décida de regarder le film en s'introduisant dans les oreilles, les oreillettes pour écouter le son du film.

Les images du film passaient en silence sur l'écran. 

Elle constata l'avoir déjà vu, mais il lui accorda le privilège de s'assoupir progressivement.

Après un quart d'heure, elle s'endormit enfin plus profondément. 

Elles se réveilla, la tête lourde quand une annonce du pilote avertissait que l'on approchait du Caire, qu'il fallait regagner ses places et attacher ses ceintures.

L'avion entama une boucle dans le ciel.

Clara jeta un coup d’œil par le hublot. 

Le noir absolu du désert à droite et la mer à gauche tout aussi noire.

Encore un demi-tour et les lumières de la ville apparurent d'un coup, à perte de vue tandis que les lumières intérieures de l'avion s'éteignirent rendant les lumières de la ville du Caire, plus éclatantes encore.

La descente vers l'aéroport s'accentua jusqu'au moment de toucher du tarmac par un petit choc à peine perceptible. Coup de freins et retour vers le parking. 

L'avion fut entouré de plusieurs bus pour se rendre dans l'aéroport.

En sortant de l'avion, un petit vent refroidissait l'atmosphère. La température en cette saison baissait très fort la nuit et paraissait même fraîche, si pas froide par rapport à la journée. 

Clara dut se couvrir d'un pull en entrant jusque dans l'aéroport. 

Une moiteur résiduelle dans l'aéroport l'obligea à l'enlever.

Cinq minutes de couloirs avant d'atteindre la douane.

Elle n'eut pas trop de zèle à cette heure de la nuit.

Récupérer les bagages sur les tapis roulants, prit le plus de temps

Ensuite, ils se retrouvèrent très vite devant la station de taxi à l'extérieur de l'aéroport.

Pas beaucoup de touristes à cette heure dans l'aéroport et encore moins de problèmes pour trouver un taxi.  

Un taximan fut tout sourire en bégayant de son meilleur anglais en se pressant pour prendre les bagages.

Stephen lui présenta l'adresse de l'hôtel et il reçut un nouveau sourire comme accusé de réception.

Dès la sortie de l'aéroport, ils traversèrent une ville qui restait toujours animée toute la nuit.

La circulation était pourtant plus réduite et ils atteignirent assez rapidement, la tour ronde de l'hôtel Sheraton au milieu du Nil.

Clara était fatiguée, crevée même.

Elle avait l'habitude de travailler la terre, accroupie, pendant une journée entière sans se sentir fatiguée, mais cette fois, c'en était trop.

L'enregistrement et le don des passeports à la réception de l'hôtel, se firent sans presque s'en rendre compte avant de monter dans les chambres.

Pas beaucoup de bagages à monter et à peine l'envie de se déshabiller avant de sauter sur l'un des lits jumeaux.

Elle sombra dans un profond sommeil sans même souhaiter un bonsoir à son fils.

Stephen comprenait que le décalage horaire avait saper les derniers efforts de sa mère.

Lui avait suffisamment dormi dans l'avion.

Il ouvrit la télé sans bruit et consulta la documentation touristique qui se trouvait sur une table.

Il espérait passer quelques heures de vacances avant d'espérer rencontrer la professeur de philosophie à l'université.

Du vrai tourisme, en une journée seulement, cela lui semblait difficile.

Il choisit deux visites essentielles: le musée et les pyramides. 

Pour le reste, on avisera demain matin", se dit Stephen en lui-même. 

Allongé sur son lit, il éteignit la télé et s'endormit en moins de cinq minutes.

Pas besoin d'introduire une alarme dans le réveil matin.

Il se sentait capable de se réveiller avant sa mère. 

Le rythme de vie devait s'adapter en plus d'un jour au changement de méridien.

Aller vers l'Est est toujours plus difficile à s'adapter que d'aller dans le même sens du soleil.

Dans la caserne, il avait dû s'être exercé à dormir de courtes périodes de sommeil.

Ce fut une manière de mettre cette expérience en pratique. 


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Chapitre 8: Du tourisme à l'orientale

3.jpg

Quand Clara se réveilla, il était déjà 10 heures du matin.

Stephen était déjà lavé et habillé.

Ils ouvrirent ensemble les deux fenêtres pour aller sur le petit balcon.

Au onzième étage, la vue embrassait une bonne partie du Caire.

Le spectacle de la vie agitée autour du Nil était présent de tous côtés.

Pour Clara, tout était différent de l'Amérique. Elle avait l'impression d'être dans un autre monde et son enthousiasme explosait.

Elle pointa du doigt des endroits sans savoir ce qu'elle pointait  comme un enfant qui découvre le monde.

- Là, tu as vu la mosquée avec un minaret... Là, sur le Nil, des petites voiles... 

Elle n'arrivait pas à sortir de la vue.

Stephen souriait devant son enthousiasme sans pouvoir donner une explication supplémentaire.  

Clara avait toujours rêvé cet exotisme sans en recevoir autre chose que des images virtuelles.

La ville lui paraissait sublime à cette altitude.

Le bruit de fond dans un brouhaha existait dissipé par l'altitude et fusionné dans les brumes du matin qui  limitait l'horizon.

Un weekend touristique avec le Nil comme fil conducteur, jamais elle en aurait eu l'idée seulement deux jours avant.2.jpg

La chaleur s’engouffra immédiatement à l'intérieur de la chambre repoussant l'air conditionné.

La ville grouillait de trafic dans tous les sens et Clara restait bouche bée, ne sachant que dire.

Stephen voulait commencer son rôle de guide improvisé. 

- Tu vois Maman, là, en bas à gauche, c'est la place Tahrir. Tu dois en avoir entendu parler à la télé. C'est là que les grands rassemblements révolutionnaires du Printemps arabe se sont déroulés. Il y eut des morts, malheureusement. Nous ne pouvons pas apercevoir les pyramides de Gizeh de ce côté, mais elles ne sont pas très loin de la ville. Nous irons sur place dans l'après-midi, si tu veux.

Notre philosophe universitaire, ce sera pour demain matin.   

Regarde, là, en bas, le Musée égyptien antique. Là, une des mosquées dont je ne me souviens plus du nom.

- Nous allons passer une journée intéressante. Je pense que ce ne serait pas trop difficile de chercher un guide.

- Peut-être un taximan pourrait faire l'affaire. Avec les problèmes de terrorisme, les touristes ont déserté l'Egypte depuis quelques temps et les affaires ne sont pas au zénith. Le tourisme apporte une rentrée importante dans ce pays. Un taximan sera content de nous faire visiter les endroits les plus importants.   

0.jpgClara suivait, dans toutes les directions, le doigt pointé de Stephen et dit d'un air amusé:

- Je me félicite de t'avoir demandé de m'accompagner. 

- Que penses-tu de mon chapeau, demanda Stephen en le prenant à la main en répondant à son sourire.

- Allons-nous aller dans la brousse faire un safari?

- Non, n'aie crainte, c'est pour le soleil. Je te conseille d'acheter un chapeau à la réception de l'hôtel. A midi, cela tape ferme sur le cerveau. Je sais que tu es déjà bronzée par le soleil de la Floride, mais ce n'est pas totalement la même chose. Ici, le désert à proximité assèche la chaleur du soleil et il peut faire mal.

- Ok. Je verrai s'il y a une échoppe près de la réception.

- Descendons, dès que tu es prête. Il est possible que l'on reçoive encore un petit déjeuner au resto, sinon, nous prendrons un brunch, un peu plus tard. Tu vas être étonné de ce qu'on reçoit comme nourriture en Egypte. Cela nous changera de tes hamburgers américains.

- Mes hamburgers? Tu en as tellement mangé chez moi?" dit Clara d'un air dubitatif.

- Un peu tout de même avec des tostadas méxicaines.

Clara était aussi pressée de voir la suite de la journée et ne répliqua pas.

Elle fut prête en moins de dix minutes enfilant à toutes vitesses des vêtements légers.

Ils sortirent de la chambre avec un claquement de porte qui se referma automatiquement. Une femme de chambre leur demanda par gestes si elle pouvait s'occuper de la chambre.

Ils répondirent de la même façon en acquiesçant de la tête.

Le mime universel passe au travers des mots sans laisser de traces avec une efficacité à nulle autre pareille.

Ils prirent un des ascenseurs.

0.jpgAu restaurant, Stephen déplia une carte de menu. Il choisit les plats qu'il jugea intéressants et le présenta à sa mère qui n'en attendait pas moins de lui. 

- On passe d'abord au buffet. J'ai faim. Peu importe ce que je trouverai sur la buffet. 

Tu me donneras tes impressions après", proposa Clara.

- Bien sûr, répondit Stephen en la prenant par la main comme s'ils étaient un couple d'amoureux.

Une partie du buffet était réservée pour la nourriture internationale.

Une autre partie pour des plats plus locaux.

Tous deux visitèrent et puisèrent dans les deux avec une avidité faite de curiosités.  

Ils avalèrent ce qu'ils avaient rassembler sur leurs assiettes en moins de temps que pour le dire sans en connaître le nom.

Un serveur habillé en jalabiya traditionnel leur proposa la liste des boissons. 

Il revint plusieurs fois pour remplir théière et cafetière avant que leurs tasses ne furent vidée. Les courbettes faisaient visiblement partie de son jeu.

- J'ai vraiment bien mangé. Trop peut-être. Cela mérite un brunch américain. On y va?, lança Clara après plus d'une demi heure.

Ils se dirigèrent vers la sortie de l'hôtel.

Dans un coin, une télévision présentait des vues de la ville en boucle et ils s'y arrêtèrent pour se donner des idées de ce qu'ils pourraient avoir envie de visiter.

Cela devait ressembler à cela :

Ils sortirent de l'hôtel.

Là, le choc thermique les prirent.

Il devait y avoir près de 40°C.

Cela faisait certainement plus de 20 degrés à l'autre face de la baie vitrée. 

- Viens, allons-y, là. Hep taxi, lança Stephen en levant la main vers une voiture stationnée le long du trottoir de l'hôtel.

Il devait attendre un client depuis un certain temps au vu de la chaleur et l'atmosphère moite qui régnaient à l'intérieur de l'habitacle de la Mercedes.

Le taximan avait immédiatement enclenché la clim.

Stephen expliquait déjà en anglais, ce qu'ils voulaient faire et visiter: une visite de la ville avec un arrêt dans le Musée, en premier.

1.jpgLe sourire engageant du taximan affirmait qu'il avait compris. 

- Il commence à faire chaud, dit Clara.

- Normal. Ce sont les heures les plus chaudes. Si tu venais en été, tu le supporterais beaucoup moins. Nos 40°C n'ont rien de semblables avec celles-ci. Il fait plus sec par ici. Le désert n'est pas loin comme tu as pu le voir en avion cette nuit. 

- Où va-t-on d'abord?

- J'ai demandé de nous conduire d'abord au musée du Caire. Le taximan nous attendra à la sortie et, ensuite, il nous emmènera voir les pyramides qui ne sont pas très loin. Il y a beaucoup de choses à voir au Caire, mais on ne peut se permettre de passer partout en si peu de temps.

- Stephen, tu seras mon guide. J'ai eu une bonne idée de t'entraîner dans le passé de ton père", dit Clara en riant.   

- Tu vas en avoir plein les yeux, c'est garanti sur facture. Tu verras que l'Orient est aussi extrême que notre "Extrême-Occident".

- Es-tu déjà venu en mission par ici?

- Non, mais j'ai eu un copain de chambrée d'origine égyptienne. Il avait suivi des cours d'égyptologie. Et il m'en a beaucoup raconté de l'histoire millénaire de l'Egypte.

- Chouette, je sens que nous allons avoir une journée exceptionnelle.

Stephen ne répondit pas et regarda tout ce qui se passait dans les rues.

Il pointa son doigt vers un endroit où une petite charrette tirée par un âne se faufilait dans le trafic des voitures.  

- Regarde, là. Tu as la preuve qu'au Caire le modernisme fait bon ménage avec la tradition. Je suis sûr que chez nous, tu ne verrais plus cela.

Ils arrivèrent très vite à proximité du musée.

Le taximan trouva une place de parking qui était destinée à sa profession pour se garer.

Il se retourna vers eux et demanda le temps qu'il devait attendre en montrant sa montre.

Stephen indiqua sur son cadran, une heure plus tard.

Le taximan ne resterait pas dans le parking s'il trouvait un client jusque là, mais il fit Ok.

En Egypte, l'exactitude est tout à fait relative aux bénéfices que l'on peut en tirer.

Clara et Stephen sortirent de la voiture et un nouveau choc thermique les reprit jusque dans leurs os.

Après l'achat de tickets d'entrée, ils se ruèrent à l'intérieur du musée.

Ils furent tous deux attirés par les momies et les sarcophages.

Ils commencèrent par lire les affichettes qui expliquaient, ce qu'ils allaient oublier dès les suivantes. Ils devaient aller plus vite que désirer.

Émerveillés, ils restèrent plus longtemps devant la masque funéraire de Toutankhamon.

- Ce qui est dommage, c'est que tout cela soit empilé à l'étroit. Cela fait un peu melting pot", finit par constater Clara.  

- Tu as raison, mais il y a un projet de construction d'un Grand Musée près des pyramides que nous verrons après notre visite. Nous n'avons pas le temps d'engager un guide qui nous expliquerait tous les objets exposés. Nous avons une heure, ici. Après il nous faudra rejoindre le taxi", répondit Stephen.

- Ce qui est aussi étonnant chez ces anciens Égyptiens, c’est qu'ils espéraient ainsi trouver le repos éternel, momifiés dans des bandelettes et mis sous des tombeaux cachés. Nos cimetières sont à la vue de tout le monde et les enfants vivants peuvent se recueillir sur la tombe de leurs parents.

- Oui, mais chez nous, il n'y a pas de richesses à protéger. Les Dieux devaient les protéger dans leur voyage vers une vie sans fin, mais ils ne devaient pas être très efficaces.

- Une vie sans fin auprès des Dieux. Pour eux, il n’y a pas qu’un Dieu tout puissant?

- Non, il y en a plusieurs. Notre monothéisme, tu le trouves tellement parfait?

- Ben oui. Toi pas?

- Je connais ton éducation catholique. C'est la même que tu m’as donnée. C’est aussi cette éducation qui a été à l’origine de beaucoup de conflits dans l’histoire. "God bless America". Ne crois pas que c’est le même message partout. Dans ma chambrée à l’armée, j’ai des copains qui n’ont pas la même confession. L’un d’eux n’en à aucune. Les Égyptiens de cette époque avaient un Dieu pour chaque activité et chaque fonction correspondante.

- Je comprends. Merci monsieur le guide, Stephen. J'en ai assez de momies et de tombeaux. On va voir ces pyramides en vrai que j’ai vues en photos sur les murs du musée. 

- Ok. L'heure est presque passée. Je vais rappeler notre taximan. Il doit être déjà là à nous attendre.

- Oui, je le vois. Allons-y.

- Tu vas être étonnée de voir la grandeur de ces pyramides. Je te rappelle qu’elles datent de trois mille ans avant Jésus Christ. On ne sait pas encore de manière incontestable par quelles techniques, les Anciens Égyptiens ont pu les élever.

- Ils n'avaient pas nos technologies.

- Non, mais eux avaient plus de temps pour cela. Ils commençaient la constructions de ces tombaux dès qu'un nouveau pharaon était nommé. Un pharaon était un Dieu sur terre. Il devait protéger toute la population.

- Le temps que nous n’avons plus et la protection dont on ne jouit plus non plus.

Stephen ne répondit que par un "oui" de la tête.

Il était déjà captivé par les mouvements de foule sur la place Tahrir avec les références des souvenirs des affrontements sanglants qui s'étaient déroulés dans l'histoire récente de l'Égypte.

Le taximan leur dit quelque chose en désignant la place et en se retournant vers eux.

Mais, ni Clara ni Stephen ne comprirent.

Leur réponse se limita à un sourire et ils pénétrèrent dans le taxi. 

Le trafic était intense pour arriver aux pyramides. Les bruits de fond au travers des vitres empêchaient les essais d'informations qu'il tentait de donner. 

L’accès de l'entrée du site des pyramides se pointa. Le Sphinx trônait en guise d’accueil pour touristes alors que des marchands ambulants les haranguaient.

La promenade en taxi se termina ainsi. 

Ils payèrent la course après que le taximan leur montra des collègues prêts à les embarquer au retour de leur promenade à dos de chameaux.

Normalement en autres temps, il n’y en aurait plus.

Mais cette fois, apparemment, aucun chameau ne manquait dans leur parking improvisé.

Ni Clara ni Stephen n’étaient montés sur ce genre d'animal quelque peu rétif. 

Le souvenir d’une montée à cheval n’aida pas.

L’aventure commence toujours là où on ne l’attend pas.

Après être monté sur la selle, les chameaux se redressèrent d'un coup, déséquilibrant Clara. 

- J'en aurai des choses à raconter aux copines", dit Clara en riant à Stephen qui lui rendit un sourire moqueur en voyant sa tête apeurée. 

Dodelinant à dos de chameaux, ils passèrent tour à tour devant chacune des pyramides.

- Il en a fallu du temps et d'astuces pour construire ces pyramides, lançait Clara d'un air détaché sans attendre de réponses.

Clara demandait de plus en plus d'informations auquel Stephen ne pouvait d'ailleurs pas toujours répondre.

Sans réponse, Stephen déviait les questions dans son propre champ de connaissances.

Quand la promenade fut terminée.

- Où allons-nous demanda?, Clara.

- On fait un tour dans la ville en taxi puis on fera un tout à pied autour de l'hôtel. Ca te va? 

- Parfait.

Ils reprirent un autre taxi et Stephen expliqua ce qu'il voulait faire.

En chemin, Clara s'émerveillait de tout comme une fillette qui regardait un feu d'artifice.

C'est à peine, si elle ne lançait pas "Regarde, ici, la belle bleue, et là, la belle rouge".

Stephen n'y tenant plus, lui lança avec humour:

- Maman, tu es amusante. Tu t'émerveilles de tout. J'ai une question, pourrais-tu vivre en Egypte?

Prise de court par la question, Clara se rendit compte du trop plein d'exaltation dont elle faisait preuve.

- Ma réponse est évidemment "non". On ne s'habitue pas à un tel changement de culture. C'est comme si je découvrais un autre monde. Mais tu peux comprendre que pour moi, il était temps que je vois réellement ses réalités qui ne correspondent pas du tout à ce que les médias nous décrivent. 

- Oui, maman, le monde n'est jamais comme on l'imagine, que ce soit par l'intermédiaire des médias ou par des touristes qui te racontent leurs vacances. C'est probablement ce que papa a toujours tenté de faire: aller voir lui-même sur place, ce qui se passe dans le monde.

La discussion s'arrêta.

Clara continua à regarder par les vitres du taxi mais n'émit plus aucune réflexion d'émerveillement.

Ce qui les avait provoqué, c'était la seule surprise et l'envie de partager ses émotions avec son fils. 

Elle espérait avoir réussi, mais elle se trompait.

Le charme était rompu.

Ils passèrent devant deux mosquées que le taximan nomma en les montrant du doigt.

Ni Clara, ni Stephen n'émirent de réflexions admiratives. 

Le taxi traversa le Nil et arriva à l'hôtel.

Ils reprirent la promenade à pieds.

Une demi-heure après, fatiguée Clara voulut rentrer.

- Ok, on retourne, allons dîner à l'hôtel", dit Stephen.

A table, Clara voulut se lancer dans plus d'intimité avec lui.

- Tu n'as pas encore de petite amie?

- Oui, maman, j'avais planifié de t'en parler. Je connais depuis deux mois, une jeune fille de mon âge.

- Comment est-elle?

Stephen sortit une photo de son portefeuille et la tendit à Clara.

La photo montrait son fils à côté d'une jeune fille au cheveux noir et une peau qui en prenait le chemin.

- Elle est américaine? Elle est noire?, répondit Clara, surprise.

- En fait, elle est comme un peu comme Obama. C'est une sang mêlée.

- Je n'ai aucun problème avec cela. Elle est très jolie. Je comprends qu'elle te plaise. Je serai heureuse que tu me la présentes bientôt.

- C'est sûr. Ça aussi, je l'avais planifié.

Presque toute la soirée se poursuivit dans un question-réponse au sujet de la jeune fille de la photo. 

Ils en arrivaient presque à oublier le but de leur visite en Egypte.

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Chapitre 9: La rencontre à l'Université

Le lendemain au matin, Clara s’était levée en même temps que Stephen.

Dix minutes avant, elle s’était rappelée la petite polémique qu’elle avait eu avec lui quand elle s’était enthousiasmé par tout ce qu’elle voyait dans la ville. .

Elle se voyait encore se boucher les oreilles avec la paume de ses mains pour échapper au brouhaha de la ville, tout en s'émerveillant comme pourrait le faire une jeune fille.

Stephen avait appelé le marché de "souks" avec un certain mépris.

Ce sont les couleurs qui avaient plu à Clara et ni le mouvement des gens qui se faufilaient, s'entrecroisaient ni le trafic. 


Bien sûr qu'il avait raison, elle n'aurait jamais pu passer sa vie dans de telles conditions d'excitation.

Si ses promenades sur la plage de Naples, lui pesaient par sa solitude, ici, c’était le trop plein d’une ruche colorée dans un bourdonnement incessant qu’elle n'aurait pu supporter.

Son fils avait seulement posé une mauvaise question. 

Stephen et elle avaient terminé la soirée par les danses d’un groupe folklorique qui effectuèrent des danses cairotes dans l'hôtel. 

Fatigués, ils étaient remontés dans leur chambre pour regarder les dernières infos des Etats Unis sur CNN. 

La campagne des primaires aux États Unis fut le sujet principal. 

Donald Trump était interrogé par une journaliste.

- Les télés n’ont rien d’autres à se mettre sous la dent que des élections, des attentats et du terrorisme pour faire la preuve de leurs investigations", dit Clara béatement.

Stephen ne répondit pas. Il était clair en le voyant que quoique captivé, il n’avait pas la même opinion sur les événements.

Un militaire ne réagit pas comme un civile. 

Pour Clara, c'était un comble pour chasser les idées !!!

Elle repensa au jeu des questions sur la vie de John. 

Pourquoi John avait-il choisi de se doper la vie en se faisant enrôler par la NSA?

La NSA, pour elle, n'était qu'une secte diabolique dont l’un de ses membres avait nommé "la firme".

Était-elle comme toutes les sectes, avide de sang pour ses ennemis sous un parapluie de soie pour elle-même?

Chacun son biotope mais la peur du système est souvent l'enzyme qui déclenche les enthousiasmes ou les contraintes dans la vie.

Sous l'angle de vision de la tété, le résumé de cette semaine fertile en événements et en nouvelles n'avait aucun sens des réalités.

Demain, il s'agissait de répondre au but principal de ce voyage: rencontrer celle qui avait été en relation avec John prénommée, Dalida en espérant qu'elle apporte des réponses à ses questions 

L'université se trouve sur le même chemin que les pyramides de Gizeh visitées la veille avec Stephen dans la grande métropole cairote. 

Renseignement pris à la réception de l'hôtel, il valait mieux partir tôt pour s'y rendre pour éviter le trafic d'un lundi.

Elle s'était endormie.

Le lendemain, le petit déjeuner fut pris presque dans l'urgence. 

Stephen avait déjà regardé sur Internet vers quelle section de l'université, il fallait s'orienter.

Aucune n'avait le titre de donner une cours de philosophie à part la la section qui s'appelait étrangement "Faculté de Communication de Masse".

Ils avaient donné cette destination au chauffeur. 

Le taxi qui stationnait devant l'hôtel, prit directement la direction du sud de la ville vers Gizeh.

Il tomba, en effet, très vite dans un trafic intense, mais habitué, il parvint à le détourner.

Arrivés à destination devant la Faculté, ils descendirent du taxi en demandant au chauffeur de ne pas quitter.

Ils se rendirent au bureau de réception.

- Le professeur Dalida ... enseigne-t-il la philosophie dans cette faculté?

La réceptionniste consulta sa liste.

- Non, nous n'avons pas ce nom-là dans la liste de nos professeurs.

L'enquête commençait mal.

L'employé tenta malgré tout d'aider ces étrangers.

- J'ai une idée. Allez demander cela à la Faculté d'Archéologie. Souvent, la philosophie fait partie de l'égyptologie. Beaucoup d'étrangers viennent se former dans cette discipline. 

- Bonne idée. Elle est où cette Faculté d'Archéologie?

- Pas très loin d'ici, si vous êtes en voiture.

- Nous sommes en taxi.0.jpg

- Demandez-lui de prendre le chemin à droite pendant trois cent mètres et puis au feu, tourner à gauche, puis vous arrivez à la faculté d'archéologie. Il y a un bon kilomètre jusque là.

Remerciements, avant de replonger dans le taxi.

Cinq minutes après, le signe représentant le dieu de la sagesse, Thot, apparu sur la façade d'un des immeuble.

Même demande au taximan et même question à la préposée de la réception, mais une réponse différente.

- Oui, nous avons la professeur Dalida Nefferi. Elle va donner cours dans une heure. Je pense qu'elle est déjà arrivée. Si vous suivez ce couloir, vous allez trouver à votre droite la salle des professeurs utilisée par eux pour préparer leurs cours. Aussi ne leur faites pas perdre trop de temps aux professeurs.

- C'est certain. Nous en avons pour quelques minutes. Madame Nefferi et nous connaissons quelqu'un en commun.

Clara et Stephen se précipitèrent dans la direction.

L'anxiété augmentait au fur et à mesure.

Qu'allaient-ils lui poser comme questions?

Ils n'étaient pas là pour lui parler de philosophie.

Pourtant, ni Clara ni Stephen n'avaient imaginé un bon scénario pour cette rencontre d'un troisième type. 

Devant une porte apparut une plaque métallique en arabe avec la traduction en anglais "Professors room".

Aucun moyen de voir à l'intérieur.

Ils frappèrent à la porte et n'eurent aucune réponse.

Ils décidèrent d'entrer. La porte ne résista pas à leur poussée.

Deux hommes et une femme étaient installés chacun derrière un bureau.

Ils se dirigèrent sans hésitation vers le bureau de la personne féminine.

il s'agissait d'une dame aux cheveux grisonnants.

Elle portait une robe longue et n'avait pas de voile sur la tête comme on voit souvent les autres femmes dans la rue. Elle était plongée dans un dictionnaire et prenait des notes. 

Elle ne correspondait pas du tout à ce que Clara avait imaginé en tant que rivale potentielle.

Si elle avait un grand savoir philosophique, elle n'avait pas dû avoir les atouts physiques pour avoir attiré John  

- Bonjour. Madame Dalida Nefferi, je suppose.

Une petite phrase qui avait un petit air de déjà utilisé par Stanley 150 ans plus tôt, sous d'autres cieux "Docter Levingstone, I presume".

- Oui, c'est moi. Que puis-je pour vous?

- Excusez l'intrusion de mon fils et de moi-même et de vous déranger pendant la préparation de votre cours. Vous êtes pour nous la dernière personne à avoir connu mon mari John", lança d'un élan qui venait du fond de la gorge sèche de Clara. Elle avait une peine évidente à en faire sortir les mots.

La réponse immédiate de la professeur ne se fit pas par des mots, mais par un phare sur les joues.

- Je connais votre mari. En effet. Je ne sais si je suis la dernière à l'avoir rencontré. Vous venez des Etats Unis, j'espère pouvoir vous renseigner.

- La dernière fois que j'ai vu John et que j'ai eu un contact avec lui, date du réveillon. Il est parti en prévenant qu'il pouvait rester plus longtemps que d'habitude en dehors de tous nos contacts.... je, nous....

- Et, vous aimeriez que je vous rapporte la suite de l'histoire. J'ai connu John depuis qu'il était venu suivre mes cours de philosophie dans la salle qui n'est pas loin de cette pièce. J'enseigne l'histoire et la philosophie orientale qui est très différente de celle que l'on dit occidentale. 

- Nous connaissons vos compétences. Et nous avons appris que John est mort d'une crise cardiaque en Egypte. Nous avons été à son enterrement en Floride avant de décider de venir en Egypte pour comprendre ce qu'il était venu y faire. Il était militaire comme vous devez le savoir.

- Il me l'a dit. Nous avons sympathisé et il était très intéressé par cette différence entre nos deux cultures. Mais vous dites qu'il est mort d'une crise cardiaque en Egypte et là, je suis étonnée. Le Caire est sa base de retranchement, mais s'il est mort d'une crise cardiaque, ce n'est pas au Caire. Il est parti. Il devait rejoindre la Libye pour suivre les agissements des différents groupes islamiques. Si vous ne le savez pas, il est, il a été..., un spécialiste dans le maniement des drones.

- Des drones? Des drones militaires pour faire la guerre ou surveiller des adversaires? 

- C'est ça. Vous pouvez imaginer que cela n'avait rien à voir avec des jouets pour enfants sages.

- Son supérieur nous a dit qu'il était revenu, décédé à partir du Caire. Mort d'une mort naturelle... Je...

Clara perdait pied, à cours de bonnes questions.

Elle commençait à se demander s'ils n'avaient pas fait fausse route en se rendant ici.

Cette philosophe ne semblait rien savoir de plus ou bien, elle faisait semblant de tout ignorer. 

La jalousie de Clara reprit quelque peu le dessus. Ce n'était donc pas une jalousie physique mais intellectuelle qui était en cours.

- Vous connaissiez mon mari avant sa mort. Vous avez sympathisé avec lui. N'ai-je pas en vous eu une rivale? Ne suis-je pas cocufiée par John? J'aimerais savoir. En John, j'ai découvert un autre homme depuis que l'on m'a apprit sa mort.

- Ne vous inquiétez pas, chère madame, notre relation était très philosophique. Rien de plus. Je pense que c’était le cas aussi pour lui. Il me parlait souvent de vous et de votre manière de vivre en Floride. Je ne peux vous informer beaucoup plus de ses activités en Egypte. Je vais devoir vous quitter, j'ai mon cours de philosophie dans un quart d'heure. Si vous le désirez, on peut se rencontrer cette après-midi. Je rentre chez moi après le cours. Voici mon adresse. Ce n'est pas loin d'ici.

- Nous comprenons. Excusez-nous encore. Nous allons prendre congé. Il y a quelque chose à boire dans les environs. Nous avons très soif. 

- Vous pouvez aller boire ce quelque chose au mess de l'université. L'entrée est libre. Ce n'est pas loin. Vous sortez du bâtiment, c'est à droite de la Faculté.

- Merci... nous y allons. Nous avons mon fils et moi, la gorge sèche.

La conversation s'arrêta là et ils quittèrent la salle de cours.

Ils payèrent la course du taximan et se dirigèrent vers le mess de l'université avec un goût de trop peu.  

Seraient-ils venus au Caire pour n'apprendre que peu de chose sur John et son passé?

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Chapitre 10: La conclusion et retour éventuel aux sources

Attablés tous deux devant des boissons fraîches, Clara et Stephen, en manque d'inspiration, n'osaient pas se parler pour donner leurs impressions intimes.

Une impression d'échec, de raté, leur empêchait de se le confirmer mutuellement.

Clara eut tout à coup une idée, une question qui n'était pas claire.

Comment se fait-il que la professeur savait qu'il n'était pas mort au Caire?

En Egypte, dans le monde des ancêtres pharaoniques, les gens auraient-ils la science infuse?

L'armée ne devait pas connaître les relations philosophiques que John entretenait avec cette philosophe. Elle n'avait pas dit qu'elle n'était pas au courant de sa mort.

Donc, elle savait plus qu'elle ne voulait dire.

Elle rompit le silence et voulut partager son soupçon qu'elle venait d'avoir, avec Stephen qui était resté silencieux.

C'est alors, qu'un homme en djellaba entra dans le mess sans les voir en se dirigeant vers le bar.

Il avait des cheveux noirs. Il était grand. Une barbe naissante qui faisait bien discrète dans l'environnement.

Il aurait pu passer inaperçu aux yeux de Clara, pourtant pour elle, il avait la tête de John.

Elle blêmit comme si elle voyait un fantôme.

Clara se tourna vers Stephen.

- Tu as vu qui vient d'entrer? 

- Oui, on dirait papa avec une barbe et des cheveux noirs. C’est troublant de ressemblances.

- C'est trop troublant. C'est lui. Il n'est pas mort. Il a seulement changé d'apparence physique. On y va. Les sosies aussi ressemblants, je n'ai pas encore rencontrés", lança Clara surexcitée.

- Allons-y. Si tu te trompes, nous nous excuserons", tenta de répondre Stephen.

Ils se dirigèrent ensemble vers le bar. 

- Bonjour John. Bonjour Monsieur le revenant", fit Clara d'une voie ferme et sarcastique . 

Le revenant manqua de tomber du tabouret sur lequel il s'était installé avant de le faire pivoter en se retournant vers la voix.

- Bonjour Clara. Si je m'attendais à te rencontrer ici, je... et avec Stephen en plus...

- Tu aurais pu me prévenir, nous prévenir que l'on ressuscite les morts en Égypte. Nous avons vu des momies hier, mais aucune n'est revenu à la vie en sortant de leurs sarcophages. Ces momies de personnes célèbres sont toujours bien restées mortes dans leur tombeau. Tu dois avoir des relations avec le dieu Osiris", répondit Clara avec un humour féroce.

- Vous êtes venus à l'université pour rencontrer Dalida, je suppose. Je ne l'ai pas vue ce matin", répondit John en n'adoptant pas le même ton ironique de Clara.    

- Nous venons de la voir juste avant qu'elle commence son cours. Elle n'a pas contredit notre nouvelle que tu étais mort. Elle a simplement dit que tu n'étais pas mort au Caire. Elle n'a même pas contredit que ton décès faisait suite à une crise cardiaque. Pourrais-tu nous en dire plus. Elle joue dans ton jeu, non?

- Ce n'est pas un jeu. Elle m'a permis de me cacher. Auparavant, elle m'avait enseigné une autre manière de vivre à l'orientale et cela m'avait beaucoup ouvert les yeux. 

Constatant que l'endroit n'était pas le meilleur pour parler, il ajouta:

- Je vois deux bagages à votre table. J'espère que vous avez encore à boire. Allons rejoindre ensemble la table à l'arrière de la salle. Je vais tout vous raconter l'histoire. Mon histoire va vous étonner. 

John fit un geste tournoyant au barman, en indiquant de renouveler les consommations.

Ils retournèrent ensembles vers la table où Clara et Stephen pour récupérer deux sacs et se rendirent dans le fond de la salle où John voulait les entraîner.

La table de fond était éloignée de tous les autres occupants du mess.

La peur d'avoir été reconnu et la crainte avaient disparu du visage de John.

Il commença à parler d'une voix basse et calme.

- Vous n'avez pas été suivis à partir de la Floride jusqu'ici au Caire, j'espère?, s'inquiéta-t-il.

- Non, nous ne pensons pas. Tu penses qu'on aurait pu? La décision de venir ici est venue très rapidement sans prévenir personne. Je suppose qu'une filature, cela se prépare, non?

- Tu as raison, mais on ne sait jamais. On aurait pu assigner une personne pour vous suivre.

Stephen resta dès lors comme observateur sans prendre la parole.

Un dialogue s'engagea entre sa mère et son père sans qu'il n'intervienne.

- D'où est-ce que je commence? Peut-être de mon engagement à l'armée?, commença John.

- D'où tu veux, mais efface nos surprises et nos interrogations.

- Je comprends votre surprise et vos interrogations. Clara, tu as dû recevoir le billet que j'avais écrit comme une sorte de testament personnel. Je ne pouvais pas t'en dire plus. Tu dois m'excuser.

- Bien reçue, mais continue...

- Après coup, j'ai remarqué que j'avais fais une gaffe en entrant à la NSA avec de bonnes intentions. Je voulais protéger le pays contre le terrorisme et désirais le faire dans les règles de l'art.

- Règle de l'art et du secret.

- Cela doit être apr excès de loyauté et de naïveté de ma part. Par patriotisme de l’extrême.Je ne m'attendais pas à ce que j'étais devenu: un espion, un agent secret prêt à tout, même au besoin à tuer.  

- Prêt à tout. La NSA n'est ce pas comme la CIA avec des agents du style des James Bond comme mon amie Julia m'en avait fait la parodie?

- (Sourire aux lèvres) Oui et non. Il y a une différence essentielle entre la CIA, la Central Intelligence Agency et la NSA, la National Security Agency qui dépend du département de la Défense des Etats Unis.

- Une différence essentielle? Pour moi, c'est du même tabac.

- Le budget de la NSA est plus important que celui de la CIA, qui elle est mieux connue par la population. Il y a différents bureaux dans la NSA.

- Et tu as fait partie duquel?

- Tu sais que tout devient très virtuel aujourd'hui. On contrôle tout à distance à partir d'une base.

- Qui est située où?

- La maison mère de la NSA est dans le Maryland à Fort George Meade. Holloman en est une autre au Nouveau Mexique pour la surveillance avec les drones. C'est par là que j'ai commencé mon travail intellectuel à la NSA avec mon expérience dans le privé. J'enseignais leur maniement. Je donnais des conseils aux opérateurs qui les manipulaient. Dans le monde de la NSA, il est devenu interdit de nouer avec ses collègues des relations autres que professionnelles.  Un collègue peut un jour recevoir l'ordre de te descendre.

- Mais, tu n'y est pas resté puisque tu es allé au Moyen Orient.

- Non. J'ai été quelques fois envoyé en missions. Sais-tu que la NSA est le plus grand employeur de matheux du monde. Je n'ai jamais eu beaucoup de problèmes avec les maths. Je suis ingénieur. Dans le privé, j'ai fait mes preuves dans la vente de drones pacifiques. Avec mes qualifications et mon expérience, je pouvais prétendre d’exercer ce genre de compétence à l’armée. J'ai été contacté par l'armée. J'ai dû intéresser quelques militaires haut gradés. Ils m'ont proposé un job que j'ai accepté avec un grade suffisant qui dépassait celui que j'avais comme officier de réserve quand j'étais plus jeune.

- Tu t'es fait débauché. Tu ne te sentais plus bien dans le privé? Tu préférais travailler dans le secret de l'armée?

- Non, ce n'est pas le secret qui me faisait planer. L'obligation de secret est venue par après. Ce fut comme une clé d'accès, un sésame nécessaire pour être recruté. Ils m'ont obligé d'observer ce secret par contrat même auprès de ma famille. Tu ne pouvais rien savoir de ma double vie en Mister Hide. Tu n'as connu que le côté face de Mister Jeckill. J'ai dû signer et accepter les voyages et les secrets en bonne et due forme après mon acceptation. Pourquoi me suis fait GI'S en étant jeune? Pourquoi me suis-je fait enrôlé à la NSA? Des questions que je me suis posées évidement.  Peut être est-ce à cause de mon père qui avait une haute idée de la nation et qu’il fallait la défendre coûte que coûte  même si elle n’allait pas dans le bon sens.  Le drapeau étoilé pour lui valait tous les sacrifices puisque Dieu était avec elle. 

- Et tu m'as abandonnée pour aller dans le monde et l'exotisme du Moyen Orient, alors que tu m'as toujours refusé ce fantasme. Tu m'as fait rencontrer le Mexique et les Etats Unis, d'accord, mais rien d'autre. Je voulais voir le monde avec toi, John. Sache que j'ai souvent rêvé de partir lorsque je faisais mon jogging quotidien sur la plage de Naples.

- Tu as raison. J'ai été égoïste. Nous étions très différents toi et moi, Clara. J'aimais cette différence entre nous. Je t'ai souvent abandonné. J’en suis parfaitement conscient. Je pensais que la maison te suffirait.

- Là, tu présumes un peu rapidement. Mais, passons. Ensuite que s'est-il passé? 

- J’ai commencé par avoir des missions de rapprochement avec le régime castriste. Cela m'a plu et si tu as entendu que depuis quelques temps, Cuba a de nouveau un lien avec les Etats Unis, je suis fier que je suis un des artisans secrets. Mais, qu'est-ce que tu as recherché et trouvé en moi pour être restée avec moi aussi longtemps?

- Toi, tout simplement. Et puis, il y a eu l'éducation de Stephen qui a meublé mon temps et ma patience. Aujourd'hui, Stephen n'a plus besoin de moi. Je lui a demandé de m'accompagner jusqu'ici.  

- Ok. Merci pour ce 'toi tout simplement". Mais tu me semblais avoir plein d'activité comme tu me le racontais. Tu ne m'as pas inquiété de ce côté. Je pensais que l'étranger ne t'intéressait pas. En ce qui me concerne, tu as vu ma bibliothèque remplie de livres au sujet d’endroits plutôt exotiques. J'ai toujours voulu découvrir le monde vu par un Américain avec ses symboles, à la recherche d’un complément de ma propre personnalité.

- Moi, les livres et toi les voyages pour compléter tes livres. Tu te fous de moi, dis?

- Ne te fâche pas. Je n'ai pas vu beaucoup de pays du monde. Après Cuba,  j’ai été envoyé en Égypte. Le but était de suivre les événements en Egypte. De voir ce que les gens ressentaient d'être retombés sous le régime militaire sous la présidence du président Sissi. Je devais m'introduire dans les mouvements de pensée qui s'y opposaient. Dalida a fit partie de ma première mission dans le projet d’espionnage de ceux-ci.

- Et tu l'as tellement espionnée que tu en es tombé amoureux.

- (sourire) Détrompe-toi. Tu l'as vu et tu as pu constater la différence d'âge. Elle doit bien avoir plus de vint ans de plus que moi. Ma mission était de l'infiltrer et pas d'en tomber amoureux. Elle enseigne la philosophie dans une université orientale.

- Quel était le but de cette mission et de l'infiltration?

- La question de mes supérieurs était: Ne faisait-elle pas partie de mouvements islamiques comme les Frères musulmans? Des renseignements sur l'islam intéressent toujours un département de la défense américain. Mais ceux qui m'ont envoyé n'avaient pas pensé qu'elle puisse quasiment me retourner.

- Te retourner? Dans quel sens? Tu étais devenu un renégat?

- Je n'irai pas jusque là. Sa philosophie m'a ouvert les yeux sur notre propre philosophie et diplomatie occidentale. Elle m'a fait comprendre que notre occidentalisme était loin du raffinement de la pensée de l'art oriental. Dans une partie de l’Egypte, on vit dans un minimum d'espace, moins de 30 mètres carrés pour un couple dans lesquels on fait la cuisine, on dort, on prend sa douché dans la cuisine quand il y a de l’eau, mais on regarde la télé l’État et "Qui veut gagner des millions" dans une version locale. Ici, on survit grâce à l'entraide avec une solidarité qui n’a rien à voir avec le mot scandé dans les meetings politiques.

- Nous avons pu constater ces raffinements, hier. Enfin par un survol très rapide. 

- Moi, cela fait des mois que je connais l'Egypte et les environs. Mais parlons de vous deux. Tu as donc espérer partir sur ma route et vous avez pu constater le fossé qui existe entre les deux mondes.

- Les différences entre la vie chez nous à Naples et ici, au Caire, il faudrait être aveugle et sourd pour ne pas les avoir découverts. Mais c'est en touristes, pas en tant qu'envoyé spécial de la NSA. 

- La NSA joue à la guerre virtuelle en mélangeant le terrorisme et la technologie. Tu utilises Internet pour beaucoup de choses dans le civil. Internet est un champ de bataille au niveau militaire. On appelle cela la cyberguerre. Le fossé entre ton utilisation de cet outil sur le monde et celui des militaires, s'est creusé par là.

- Fossé que tu as comblé dans le secret et peut-être l'amour spirituel et intello, alors que pour moi, tu me laissais le confort du "home sweet home". 

- Oui. J’ai pense à ton confort en premier. Un confort que tu ne connaissais pas au Mexique dans ta famille quand on s'est rencontré. Tu aurais donc voulu connaître le monde et ses dangers? Le monde est plus près du danger que du confort. Jusqu'à une certaine époque, le danger m'excitait. J'ai fait mes classes parmi les GI's.  

- Tu m’as mal jugé. Je n’étais pas faite de sucre. J'espérais aussi connaitre l’aventure mais j'ai pris patience. Je pensais que nous allions découvrir le monde et nous rencontrer un jour en laissant tomber les masques quand tu prendrais ta retraite. Puis, il a fallu que l'on m'annonce ta mort et que cet instant d'ouverture sur le monde se refermait, devenu pour moi une voie sans issue. J'ai pris les devants à ta recherche jusqu'ici en Egypte puisqu'en principe, c'était le bout de ton chemin.

- Je suis désolé d'être passé par ma mort pour te faire découvrir le monde. Si tu m'avais parlé plus tôt de tes manquements, de tes besoins, j'aurais pu trouver un compromis avec mon occupation d'agent secret. L'art oriental est très riche.

- J'ai trouvé cet art pour tous, alors que l'argent n'est que pour certains comme me l'a rappelé assez vertement, mon amie Julia. L'art, je le savais, avant qu'elle ne me le dise est un agent de changement social.

- Considère aujourd'hui, que je suis en retraite de l'armée. Je suis ici, au Caire, temporairement. Je n'y resterai pas. Je voulais quitter la NSA quand j'ai compris ce à quoi on m'avait destiné. Un événement inattendu m'a permis de réaliser mon vœux.

- Quoi, tu ne pouvais pas signer ta lettre de renom à la NSA? Il fallait un imprévu pour te faire changer?

- La NSA n'est pas une entreprise comme les autres. Tu ne la quittes pas comme tu le veux. Quand tu entres dans la "firme", tu apprends des secrets de sa fabrication et on préfère que tu disparaisses plutôt que d'accepter une lettre de renom de ta part.

- Et tu as disparu des radars pour disparaître... Devenir un fantôme, ce n'est pas si facile. Une djellaba ne suffit pas. Tu n'as pas pensé au tchador?  

-(sourire) Je ne suis pas une femme. Mais il me fallait me créer une autre identité avec un autre nom pour sortir du lien avec la NSA. On m'aurait très vite suspecté de devenir un autre Snowden que l'on retrouverait dans la presse à divulguer des secrets. Snowden n'est jamais plus en sécurité dans le monde. il est obligé de chercher de nouvelles planques. Je serais peut-être mort vraiment alors, descendu par un autre agent plus qualifié que moi dans les éliminations des gêneurs renégats comme moi.

- Un remord qui t'est venu d'un coup ou après coup?

- Je voulais changer de vie. J'en avais marre de jouer à l'espion, à l'ingénieur qui enseigne l'art de tuer à distance avec des drones comme dans un jeu vidéo. J'ai vu tout cela et quand on tue des enfants dans ce que l'on nomme "dégâts collatéraux", on change de visions. Dans le domaine des aéronefs non pilotés, nous sommes au stade où on était avec les biplans après le première guerre mondiale. Avec le Prédator, on commence tout juste à se rendre compte du potentiel de ces appareils sans pilotes qui ne doivent pas être maniables mais, endurants et être invisibles de l'ennemis. Ils faut qu'ils ne consomment presque rien pour rester 24 heures en service. Bientôt avec la force du soleil, ce sera illimité. L'intelligence artificielle va apporter le complément.

- Je ne connais rien de tout cela, mais d'après toi, c'est déjà aller trop loin.

- Faire de l'espionnage économique et militaire avec les drones pour observer comme on le faisait à l'époque avec des pigeons, je voulais bien, mais pas comme des armes téléguidées par vidéos. Les pigeons renseignaient mais n'envoyaient que des fientes.

- Cela a-t-il vraiment changé depuis que tu as été engagé?

- Depuis les événements après Moubarak qui était un pro-USA, il y a eu le printemps arable, la révolution sur la place Tahir et la prise de pouvoir par la force de l'armée et la présidence de Sissi. J'aime la technologie pour ce qu'elle apporte de paix dans le monde. Oui, je me sentais coincé en ne voulant plus aller plus loin dans les extrêmes de celle-ci et éliminer des gens qui n'avaient rien à voir. Je ne m'étais pas engagé à la CIA mais à la NSA pour assurer la sécurité des Etats Unis. Que vois-tu sur un écran connecté avec un drone?

- Je suppose que l'on voit le terrain et les véhicules qui circulent.

- Non, ou tu vois une vue d'ensemble ou tu zoomes et tu vises un objectif qui devient une cible et tu ne regardes plus l'ensemble. Je sais que tu peux avoir plusieurs fenêtres de visées. Mais ce qu'aucun instrument technologique ne permettra jamais de faire, même un drone Predator ou un Argus plus perfectionné, c'est de savoir ce qu'il y avait dans la tête de celui qu'il aura abattu pour savoir si cela en valait la peine. Les erreurs d'interprétations feront qu'il y aura toujours des dégâts collatéraux. De plus, un ennemi éventuel pourrait prendre le contrôle d'un appareil sophistiqué qui reste sous les aléas des télécommunications. Vois-tu les problèmes et les différences entre un homme et une machine? Alors, on pense à les rendre autonomes. C'est à dire qu'ils décideraient leur action de manière automatique. Tu vois où cela peut mener et va mener?

Clara se sentait dépassée par ce que racontait John sans comprendre son manque de liberté de quitter ce qui ne lui plaisait plus.  

- Non, je ne comprend pas tout. Mais pour toi qui sait tout cela, tu te sentais tellement coincé dans ta fonction?

John était à la limite de se rebeller devant l'innocence de Clara, bien américaine, celle-là. 

- Ce n'est pas seulement un sentiment d’être coincé. J'étais coincé dans cette recherche toujours plus efficace parce que je sais tout cela et que j'en connais les failles qui mènent à des catastrophes dues à des erreurs de jugements et d'appréciations d'une situation.

- On en utilise tellement de drones?

- Je peux te dire qu'il y en a de plus en plus depuis qu'Obama est président. C'est un fan de drones et les ingénieurs qui les développent, ne tombent pas à cours de budget. Obama a préféré la guerre moderne avec des drones, qui sont des engins sans foi ni lois, pour épargner des vies. Une cause noble, en théorie, mais qui l'est moins en pratique. 

- Cette guerre moderne n'a-t-elle pas épargné des vies humaines américaines?

- Américaines, c'est évident. Ce n'est pas ce que je pense comme solution pour l'armée des hommes. C'est un peu le même principe que les bombes nucléaires envoyées sur le Japon en 45. Si tu veux, j'ai une vidéo dont voici un extrait sur mon portable.

John sortit son portable et chercha la vidéo qu'il lui présenta. 

Elle cliqua sur l'image du portable (ci-dessous)

2.jpg

Après avoir visionné la vidéo, Clara lui restitua le portable: 

- C'est pour cela que tu as cherché à disparaître de la vue de la NSA sans laisser d'adresse. Mais comment as-tu fait?

- Oui, mais je ne faisais que répondre aux journalistes bien à l'abri. Mais, au Moyen Orient, c'est tout autre chose. On y meurt à la même vitesse que l'on naît mais souvent avant terme. Pour trouver la mort, il suffirait d'être au mauvais endroit au mauvais moment. Je devais quelque part être rongé par les remords.

- Et tu as été dans ce genre d'endroit? Tu es un véritable casse-cou.

John ne voulait pas revenir en boucle au début de la conversation, mais continuer l'explication de son aventure.

- Je suis passé par les GI's dans ma jeunesse. Il y a un mois, je me promenais seul dans une petite ville à l'est de Libye. Il y a eu un attentat dans la rue. Probablement une erreur de timing qui a précédé une autre de casting. Une bombe avait sauté alors qu'il n'y avait pas de raison puisqu'il avait été placée dans une voiture en attendant le passage de quelqu'un.

- Ce quelqu'un n'était pas toi? C'est un hasard? 

- Oui. J'en suis sorti indemne miraculeusement à côté d'un égyptien qui lui avait explosé devant moi. De la voiture, il ne restait presque rien. De cet Égyptien, seul l'ADN aurait pu le départager de moi. Mais, en Libye, les analyses de l'ADN ne sont pas trop entrés dans les préoccupations et les mœurs du pays. Des attentats arrivent presque tous les jours. J'ai vu un passeport sur le sol. Il  était probablement tombé de sa poche.

- Et tu l'as pris?

- En un éclair j'y ai vu comme un miracle. Je me suis dit que c'était le moment pour disparaître. Le moment que j’attendais depuis quelques temps. J'ai pris son passeport et j'ai mis le mien à la place. J'ai laissé toutes mes affaires dans la chambrette que j'occupais. J’ai contacté Dalida. Je savais qu’elle m'aiderait et qu'elle tairait à quiconque ce qui s'était passé et j'ai pris des bus, jusqu'ici au Caire où elle voulait me donner l'hospitalité. Personne ne connaissait mon revirement. 

- Elle a fait une gaffe sans s'en rendre compte. Elle a dit que tu n'étais pas mort au Caire, mais en Libye. L'armée ne l'aurait pas prévenue de l'endroit de ta mort. Ta crise cardiaque, elle aurait même pu l’ignorer. Or, elle savait puisqu’elle n’était pas étonnée de ta mort et n'a pas corrigé mes erreurs.

- Bonne déduction. Amusant qu'ils aient dit que j'avais eu une crise cardiaque. Ils n'auraient pas pu vous montrer mon corps. Ils ont préféré prendre cette option de mort naturelle. Cela évitait beaucoup de déclarations qui touchaient aux secrets de la mission.

- Donc, j'ai vécu avec un inconnu et dû assister à l'enterrement d'un autre. J'ai nagé dans la science fiction avec une histoire d’agent double.

- C'est un peu ça. Pour la petite histoire, en m'enfuyant et en rentrant en Egypte, j'ai dû affronté une tempête de sable. Ici, c'est le Ramsin qui est terrible. C'est un vent qui vient du désert et qui emporte le sable avec lui en cette saison.  Le Nil que tu as vu surtout en venant du ciel, apporte une déchirure sous forme d'oasis dans le désert. Partout ailleurs, tout est sec par ici. Le Caire est une ville parfaite pour se cacher. Je n’ai jamais rien dit au sujet de ma relation finale avec Dalida à la NSA. La vie n'est pas facile ici et je me contente d'une pièce dans le petit appartement de trois pièces avec une vue sur le Nil que Dalida m'a offert en partage. L’hospitalité est proverbiale en Orient. Elle sait tout ou presque de ce qui m'est arrivé.

- Ce fut un petit nid d'amour, sans doute", insinua Clara une nouvelle fois.

- Pas du tout. Puisque vous la connaissez aujourd'hui, si elle a fait une erreur, elle n'a pas révélé ma survivance comme je lui avais demandé de la faire et cela pour n'importe qui. Elle a respecté mes consignes en attendant que l'affaire se tasse. Mais vous êtes tombé plus tôt sur moi, par hasard avec le lien de Dalida que j'avais donné à Stephen.. 

- Ton déguisement peut passer inaperçu malgré tes cheveux noirs qui cachent les blonds. Mais pas pour moi.

- C'est un changement de personnalité, de papier, de vie, d'apparence physique en espérant me laisser pousser ma barbe. Faire le mort demande tout cela. Ils n'ont pas suffi pour toi ou pour Stephen. Entrer dans la clandestinité, n'est pas aussi simple que je pouvais l'espérer.

- Et tout cela, si je comprends bien, à la suite de l'enseignement de cette prof de philo. Et tu es devenu colocataire et peut être plus", répliqua Clara en remettant le microsillon du disque de la jalousie intello.

- Non, ne sois pas jalouse cela s’est toujours arrêté à ce que Dalida m'a appris par son enseignement philosophique que l'on pouvait vivre avec très peu de pouvoirs financiers mais pas seulement.

Le Nahda,  je suis sur que tu ne sais pas ce que c’est.

-  Non. mais tu vas me l’expliquer...

- En fait, tu connais peut être mieux le 18ème siècle des Lumières.

- Oui. Dans un livre relatant l’histoire commune entre la France et notre pays, il en était question.

- Le Nahda est la version orientale des Lumières. Napoléon, quand il est entré en Egypte, à créé un choc spirituel par sa modernité. Mehmet Ali fut celui qui a voulu introduire cette modernité en Egypte qui était sous la tutelle de l’Empire Ottoman déclinant. Le colonialisme des occidentaux à fait reculé les réformateurs égyptiens comme un certain... Tahtawi, si je me souviens du nom que Dalida avait donné. Mohamed Abdou, un mufti franc-maçon, a persévéré dans ce sens avec la pensée critique orientale. C’était donc loin du conservatisme religieux, du dogmatisme, de la corruption morale et intellectuelle des autorités religieuses qui revivent aujourd’hui dans l’État qui se donne le titre de Daech.

- Daech et la charia, je connais. L'actualité nous en informe presque tous les jours.

- La charia doit peut être s’adapter aux circonstances actuelles avec plus de souplesse en sortant la femme du silence dans laquelle les hommes les ont placées. La Caire est le centre intellectuel du monde arabe du panislamisme au panarabisme. La Renaissance arabe ne demande qu'à être redécouvert. Dalida est une féministe si tu ne le sais pas encore. Ici, on n'est pas pour la charia pure et dure. Mais malheureusement, ce radicalisme s'infiltre au travers du filet de la pauvreté. Du temps de Nasser, les danses du ventre faisaient parfaitement partie des coutumes et le voile était peu courant. Aujourd'hui, le voile est partout et ces danseuses doivent se cacher de peur d'être huées. 

- Ces derniers jours j’apprends toutes les heures, alors j’ajoute le féminisme de Dalida, des danseuses du ventre et l'histoire de Nahda. Je vais devoir me voiler si je désire m'installer ici.

- Oui, mais c'est un peu dans l'autre sens que tu sembles aller. Tu te souviens en décembre que je t'ai demandé si tu m'aimerais encore si j'avais fait des conneries. A ce moment, je ne savais pas encore si je sortirais de mon engagement avec la NSA.

- Oui, je me souviens de cela et de ta question sur les secrets.

- Si je réapparais, un jour, au Mexique par exemple, pourrais-tu encore m'accepter? Ce serait une nouvelle vie dans un environnement moins riche mais tout aussi intéressant.

- Changer de vie et oublier ma solitude. Comment est-ce que je pourrais dire non? Je suis prête à beaucoup de sacrifices pour avoir l'occasion de parler avec toi dans l'intimité d'un couple.

- Dans ce cas essaye de vendre notre maison à Naples. Je ne peux pas revenir aux Etats Unis pour m'en occuper. Certainement pas dans l’immédiat. Quand je t'aurai fait signe, réalise cela et viens me rejoindre. J'ai une envie de devenir écrivain et d'écrire sous un pseudonyme ce que j'ai vécu depuis quelques années à la NSA. Ce serait sous forme de fictions avec un fond de réalités. Pas question de jouer au justicier du système ou de lanceur d'alerte comme Snowden.

- Revoir le Mexique de mon enfance? Je n'ai jamais osé te le demander. Oui, j'aimerais. Pour moi, ce serait retourner à mes racines. N'oublie pas que c'est là-bas que nous nous sommes rencontrés, il y a près de 25 ans. Fais-toi oublier par la NSA. Celle-ci continue à me rappeler de toi en payant une retraite de veuve. Une veuve n'a-t-elle pas le droit de se remarier un jour même avec un oriental de pacotille? L'aventure avec un Américain n'a pas été mauvaise. L'aventure avec un Égyptien de roman, ne le sera pas moins. Quant à la version mexicaine, je suis intriguée.

- Je ne sais ce qu'il faudra prendre comme décision avec la pension de veuve? Laisse le compte ouvert. On n'en aura plus besoin. Tu sais un ingénieur reste toujours un ingénieur même s'il change de nationalité. Je suis sûr qu'on en a besoin au Mexique aussi.

- D'accord, mais cette fois, il y aura de nouvelles clauses que tu devras accepter dans le contrat de mariage. Ce n'est pas des amendements à la Constitution, mais cela peut y ressembler.

- (rires) Quelles sont-elles?

- Premièrement, j'interdis mon épouse de tomber dans la solitude. Deuxièmement,  je serai moi-même sans filtre. Troisièmement, je partirai parcourir le monde avec mon épouse". Je vais réfléchir, s'il n'y en aura pas d'autres. 

- Et que dit Stephen? On l'a peu entendu dans la discussion.

Stephen n'avait rien dit et se vit pris de court pour répondre:

- Mais c'est de votre couple qu'il est question et pas du mien. Ne faites pas attention à moi. C'est la première fois que je vous vois un tantinet vous disputer et je me régale.

Les yeux de Clara et de John se tournèrent alternativement de l'un à l'autre avant de se tourner vers leur fils, un peu surpris.

- Tu as raison Stephen. Il faut dire que cela n'arrive pas tous les jours de parler avec quelqu'un qui vient d'outre-tombe.

- Ok. Et maintenant que faites-vous? Vous retournez en Floride?, lança John après quelques secondes d'hésitation.

- Dalida nous a proposé de la revoir après son cours. Demain, nous allons retourner à Naples. Nous allons terminer la journée dans la ville du Caire jusqu’à ce qu’on en soit fatigué. Stephen doit retourner à la caserne bientôt. Il a reçu une permission de quelques jours seulement et j'espère encore le voir un peu de temps à Naples avant son retour. Je ne sais pas si tu le sais. Je l'ai appris hier soir, Stephen a rencontré une jolie noire aux yeux bruns.

- Je l'apprends. Bravo Stephen. J'aimerais la voir très vite. Mais pour le moment, je ne peux pas. Je dois continuer ici à faire le mort.

- La mort te va si bien", sortit désabusé, Stephen.

Il rirent ensemble et s’embrassèrent.

Clara et Stephen se levèrent de table sans retard.

Ils hélèrent un taxi.

John les suivit du regard et personne d’autre ne fit de même. 

Sa planque n’avait pas été retrouvée.

La journée du retour fut une journée étrange pour Clara.

En partant de Floride, elle pensait en apprendre plus sur la deuxième vie de son mari décédé.

Elle repartait après avoir tout appris de son mari vivant en fantôme en djellaba pour ne se faire reconnaître. 

Le bon côté des choses, c’est qu’elle repartait avec une multitude de perspectives nouvelles et une vie qui lui permettait de revenir sur les lieux de son adolescence. 

Clara et Stephen se retrouvèrent ainsi dans l'avion du retour en Floride.

Le dernier James Bond était présenté comme film du voyage.

Stephen dormit comme à l'aller.

Elle regarda avec plus d’intérêt.  Non, John n’avait rien de l’espion du film. Il n’avait pas la stature de l’emploi qui attire une meute de conquêtes féminines aux seins proéminents. 

Dalida n’avait non plus le sexe-appeal des actrices du film.

Elle se mit à rêvasser à sa jeunesse, à une période pendant laquelle ses parents la choyait avec tellement peu de choses qui avaient pourtant une grande valeur à les yeux de l'époque.

Quant à John, elle se rappelait son histoire. Il l’avait raconté avec un calme qui correspondait à sa manière de prendre des décisions.

Que ce soit de rejoindre l'armée ou de la quitter, il faisait toujours ce qu'il disait de faire.

Cette fois, c'était de revenir aux sources.

Elle aurait parié tout ce qu'elle possédait qu'il le ferait.

Elle restait seulement étonnée que l'armée avait été une étape dans sa vie alors qu'il avait toujours eu un esprit très indépendant.

Ce qu’avait John, c’était le charisme du leader qui savait où se trouvait la limite à ne pas dépasser de ce qu’il fallait accepter ou refuser.

John avait contourné le copyright et en était revenu déçu.  Déçu  d’avoir perdu des mois ou des années bercées d'illusions.

Le vivant n’est qu’une étape dans un processus plus large qui plonge ses racines dans l'évolution. D’autres choses restaient cachées à très hauts niveaux. Il savait reconnaître ses erreurs et les corriger pour s’adapter aux situations avec l’opportunisme nécessaire. 

Cette fois, John était arrivé à la limite de ce qu’il pouvait supporter.

Le respect de la discipline n'était pas particulièrement sa façon d'être.

John n’avait pas vraiment changé. Cet aspect de sa personnalité lui avait plu quand ils s'étaient rencontrés.

Les vrais champions sont ceux qui ne dépassent pas le seuil de ce qu’ils considèrent comme des erreurs. 

On lui avait appris à être un personnalité traquée, sans repos et que dans l'isolement, il devait aimer les risques.

Toutes ces réflexions avaient fixé ses propres décisions indépendamment.

Si John lui avait demandé si, jusqu'ici,  elle avait heureuse dans sa vie de couple. Sa réponse aurait été mitigée. Elle avait été choyée. Aucune dispute entre John et elle n’avait pu enrayer son bonheur.

Pourtant, dans le fond de sa gorge, elle aurait eu un goût de trop peu.

C’est pour cela que si John l'appelait pour aller au Mexique, elle irait sans hésitation.

Originaire de Acapulco, elle n'aurait aucun problème avec les autorités mexicaines pour se faire accepter. Elle verraient une nouvelle occasion de prouver que même différente,  la vie plus pauvre était tout aussi bien au Mexique qu'aux États Unis.

Si du côté américain,  un retour ne serait plus accepté, elle n’y voyait aucun inconvénient. 

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Chapitre 11: Épilogue

Naples, vendredi 1 juillet 2016, le facteur dépose une lettre dans la boîte aux lettres de Clara.

Une lettre avec un timbre mexicain.

Fébrile, Clara ouvre la boîte, déchire l'enveloppe et lit.  

0.jpgChère Clara,

  Voilà,  je suis arrivé au Mexique. J’ai quitté l'appartement de Dalida. Je resterai un ami, pour elle. Ça, c'est sûr. Elle m'a tellement appris sur la vie au Caire et au Moyen Orient que je ne pourrai jamais oublier.

  Elle m'a fait comprendre d'où venait cet anti-américanisme latent au Caire. Là-bas, l'argent n'est pas comme chez nous, une raison pour exister mais de subsistance jusqu'au lendemain. En Egypte, on ne vit pas au-dessus de ses moyens. Les gens sont très hospitaliers. Ce ne sont pas comme aux Etats Unis, ordre, beauté, luxe, calme et volupté. Pas de classes moyennes qui se réfugient derrière des murs de "gated communities" pour se retrouver entre amis devant des barbecues. Les Dinkies, cela n'existe pas. Les enfants sont nombreux. La télé, je ne l'ai plus regardé depuis des mois. Quant à Internet, je vais le consulter quelques fois dans un café du quartier.

  Je suppose que tu n'as plus reçu de nouvelles de mes parents. N'oublie pas qu'à l'origine, c'étaient des "gentlemen farmers" vivant au centre du pays. Ils sont très conservateurs. Maintenant que les candidats à l'investiture de président sont connus, j'ose affirmer sans me tromper qu'ils voteront pour Trump. Moi, je n'en ai plus la possibilité et cela ne me désole pas d'avoir participé à l'élection.

   Je n'ai jamais connu le "home sweet home" dans les années précédentes. Cela me désole plus.

  Le papa qui travaille, et la maman qui fait des cookies, pour moi, c'est pour mes souvenirs. J'ai appris à cuisiner.

  Depuis que je suis ici au Mexique, je n'ai plus de voiture. Je ne travaille plus pour exister et faire de l'argent. Je considère presque que je suis toujours en vacances. Je fais ce qu j'aime.

  Je suis resté dans l'ombre comme m'avait appris la NSA mais cette fois, pour m'en protéger.

 J'ai relu les "Raisins de la Colère" de Steinbeck pour me remettre à l'heure américaine pour me remettre à lire des romans.

  Je n’ai pas confiance dans le courrier électronique d’où cette lettre par la poste.

 J’ai cherché une petite maison à Acapulco dans laquelle on pourrait revivre ensemble. Elle n’est pas loin de l'endroit où on s'est connu.

  J’ai trouvé un petit job dans un atelier de réparation pour la payer.

  Pas besoin de nouveau contrat de mariage entre nous.

  On fera seulement un amendement pour ce que tu m’as demandé d’être moi sans filtres et mon nouveau job est à Acapulco.

  En définitive,  je trouve cette vie sans double jeu, sans secrets bien plus facile.

  Tu verras que parfois, la solitude, ce n'est pas ce qui a de pire dans un couple sans l'entertainment et les attractions pour vieux retraités de Floride.

   Tu vas être bientôt grand-mère. Je ne sais si Stephen t'en a prévenu, ils vont se marier bientôt. Laisse gonfler ton compte en banque sur lequel est versé ta pension de veuve. Il servira à notre fils et à son épouse. J’ai donc été considéré par la NSA comme un de leur héros de guerre mort sur le champ de bataille. Ils ne faut pas les décevoir. 

    J'espère que nous aurons leur visite au Mexique, parce qu’il est exclu que je vienne à son mariage.

  J'oubliais, j'ai commencé mon livre qui raconte ma vie romancée de l'"American way of life".

 C'est Stephen qui m'a donné son titre, tu dois déjà le connaitre, ce sera "Le Syndrome du Saumon". 

  Moi, qui aimais les armes. Je les hais aujourd'hui surtout depuis que j'ai appris l'attentat à Orlando au mois de juin.  

  Je t’embrasse et je t’attends si tu es d'accord de vivre une nouvelle vie.

  Mes cheveux ont repoussé avec la couleur blonde. Je parle l'espagnol mais avec un terrible accent américain. Pas question de taire mes origines aux Mexicains. 

  Demande "El Gringo Juan",

  Tout le monde me connait dans le quartier sous ce nom.

John,

Clara reposa la lettre. Non, elle ne savait pas encore que Stephen allait avoir un bébé.

Vraiment, cette famille a toujours aimé nager dans les secrets que l'on partage uniquement quand on ne sait plus faire autrement", se dit Clara.

Tout pouvait décidément aller pour le mieux dans le meilleur des mondes du Yankee au Chilango.


FIN

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